«Cela était très bon» : brève lecture christologico-cosmologique de Gn 1,31

Ouragan

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crédit illustration :  depositPhoto

 

Pour faire suite à la réflexion de Pascal sur la notion de la proclamation d’une création bonne en Gn 1. Voici un prolongement possible offert par la théologie contemporaine.

 

Si par sa mort et sa résurrection, Jésus-Christ a offert à la création la promesse et la garantie de sa rédemption future, il ne serait pas inconsidéré de penser que le Christ rédempteur a toujours été, non seulement, au cœur même de la création, mais aussi dès son origine, en tant que fondement et possibilité de son salut. Dans cette perspective, création et rédemption doivent être articulées ensemble parce que participant du même mystère du Christ cosmico-rédempteur.

            En effet,

face à un monde chaotique , il est urgent d’annoncer la venue du Christ cosmique[1]

écrit K. Winiewski. En lui, la création traversée par la souffrance et la mort a désormais la possibilité d’une rédemption future. C’est peut-être aussi dans ce sens qu’il faudrait interpréter les paroles de l’auteur du livre de la Genèse, lorsqu’il affirme :

Dieu vit tout ce qu’il avait fait: cela était très bon[2].

Il ne nous semble pas que l’appréciation divine soit de type moral, mais plutôt à caractère christologico-cosmologico-eschatologique. Dieu vit que la création était bonne, pas parce qu’elle était parfaite au commencement, mais plutôt parce qu’elle avait déjà au commencement, en Christ, la garantie de sa rédemption future. Saint Paul a, lui aussi, partagé cette intuition dans sa Lettre aux Colossiens, lorsqu’il écrit :

tout a été créé par lui et en vue de lui. Il est avant toutes choses, et toutes choses subsistent en lui[3].

 

Jürgen Moltmann commente :

Si le fondement du salut pour toute la création, pour les hommes pécheurs et pour la « nature asservie », est le Christ, alors le Christ sera aussi le fondement de l’existence de toute la création, de l’homme et de la nature[4].

Christ est le fondement de la réalité, mais aussi le rédempteur de tout le processus évolutif, de la creatio originalis à la creatio continua, jusqu’à la rédemption définitive dans la creatio nova. L’intuition géniale de Moltmann est de dire que le rôle du Christ a une portée universelle et ne saurait être confiné à sa manifestation historique dans les limites d’un espace et d’une communauté humaine. Jésus-Christ, dans sa mort et dans sa résurrection est le Christ cosmique, fondement de la création toute entière, force motrice de l’évolution, rédempteur et sauveur du monde. Il n’est donc pas cosmique en tant que qualifié strictement par les ordres du cosmos, mais plutôt en tant qu’il est leur condition de possibilité et leur salut. Moltmann ajoute:

Le discours du « Christ cosmique » n’a pas pour sens d’encadrer le Christ dans les lois et les rythmes du cosmos actuel, mais seulement – et inversement – de soumettre ces pouvoirs et lois cosmiques à sa seigneurie qui établit la réconciliation[5].

 

Toutefois, dans sa nature humaine, le Christ cosmique assume le monde tel qu’il est, dans ses rythmes et dans ses temps (creatio continua) et c’est pour ce monde-là qu’il est rédempteur et sauveur, en tant qu’il est en même temps la promesse et la garantie du salut du monde, sous la forme d’une réconciliation cosmique à la fin des temps. De ce point de vue, on ne peut penser au Christ que d’une manière inclusive. Et quiconque pense à lui en terme exclusifs, non pour les autres, mais contre les autres, n’a pas compris le Conciliateur du monde[6].

 

Notes


[1] k. wiśniewski, Creazione aperta – la dottrina di Jürgen Moltmann, «Teologiczno-Historyczne  Rok IX» 1-16 (2010) 18.

[2] Gn 1,31.

[3] Col 1, 16-17

[4] J. Moltmann, Dio nella creazione. Dottrina ecologica della creazione, Queriniana, Brescia 1986, 118. La traduction française est de Joël francis Ohandza.

[5] J. Moltmann,  La via di Gesù Cristo. Cristologia in dimensioni messianiche, Queriniana, Brescia 1991, 314.

[6]  Ibid, 311.


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Joël Francis Ohandza est prêtre catholique du diocèse de Kribi (Cameroun), doctorant en Théologie Fondamentale à la Faculté de Théologie de Milan. Sa thèse porte sur la redéfinition du concept de Dieu dans l'articulation du rapport dialectique entre création et évolution. Il est auteur de deux ouvrages: un roman et une biographie. Il exerce actuellement son ministère de prêtre à la paroisse San Bernardo di Barbaiana à Milan. Il milite pour un dialogue constructif entre la théologie et les autres domaines du savoir.

12 Commentaires

  1. Temaro mer 27 Juil 2022 Répondre

    Bonjour,

    Petite question existentielle à l’attention des croyants (chrétiens) en cette période estivale propice à la méditation.

    Pourquoi devrions-nous tant nous préoccuper d’une vie après la mort alors même que nous faisons si peu de cas de n’avoir pas existé avant notre naissance ?

    • Marc Fiquet sam 30 Juil 2022 Répondre

      Bjr Temarro,

      Excellente question en effet et qui a animé les discussions dès les premiers siècles de l’ère chrétienne.
      ça va être un peu court de développer au travers de l’espace disponible dans les commentaires…Face aux différentes dérives gnostiques à propos du Christ, quand les Pères ont du formaliser plus précisément la pensée chrétienne à propos de la création, le fondement théologique qu’ils ont formalisé à partir de leur compréhension des Ecritures affirmait que pour pouvoir exister dans l’univers, l’homme, comme toutes autres choses doivent préalablement avoir été créés (par le Logos éternel divin).

      théologiquement il y a donc une distinction entre l’origine des choses et leur commencement.

      • Temaro sam 30 Juil 2022 Répondre

        Bonjour Marc,

        Hum… Je vois.

         » pour pouvoir exister dans l’univers, l’homme, comme toutes autres choses doivent  » préalablement  » avoir été créés  »

        Ce qui me gêne ici c’est le  » préalablement créés  »
        En effet, nous savons aujourd’hui que les conditions initiales de notre univers n’offraient aucune garantie quant à l’émergence de notre espèce en particulier.
        Mille et une raisons (et je suis bien en-deçà la réalité) auraient pu être à l’origine d’une toute autre évolution sur Terre où notre espèce serait restée à l’état de pure potentialité…

         » … créés par le Logos éternel divin)  »

        Voilà un second point qui me gène car cette affirmation s’intéresse au  » comment  » en invoquant un agent causal intentionné comme source ou origine des conditions initiales de notre univers alors que le périmètre de la science ne fait pas de cette question un horizon indépassable en théorie et encore moins un tabou.
        Nous n’avons tout simplement pas la réponse à ce jour.

        Quoiqu’il en soit, la distinction entre origine et commencement des choses ne repond pas à la question existentielle posée initialement, car en ce qui nous concerne, nos attentes n’ont de sens que dans les limites de notre existence réelle et non potentielle.

        théologiquement il y a donc une distinction entre l’origine des choses et leur commencement.

      • Temaro sam 30 Juil 2022 Répondre

        Le dernier paragraphe de mon commentaire est un copié collé que j’ai omis de supprimer

    • Thibault HEIMBURGER lun 15 Août 2022 Répondre

      Peut-être parce que nous sentons, au plus profond de nous-mêmes, que la vie qui nous a été donnée n’aurait pas de sens si la mort biologique, nécessaire, n’était que le pendant de notre non-existence avant notre naissance.

  2. Temaro lun 15 Août 2022 Répondre

    Bonsoir Heimburger,

    Hélas, et c’est un lieu commun de le rappeler, nos impressions sont bien souvent mauvaises conseillères…
    Ce sont elles qui nous suggèrent que l’évolution n’existe pas, que la Terre est plate et fixe dans l’espace, que le soleil se lève et se couche, etc…

    A l’opposé, on peut adopter une position rationnelle, celle qui consiste à ne pas croire ce qui ne peut être soutenu par des éléments de connaissance suffisamment convaincants (l’existence d’un esprit, d’une âme ou d’une conscience indépendante du cerveau et qui survivrait à la mort biologique)

    Et dans ce dernier cas, bien évidemment, le  » sens de la vie  » est à rechercher… De notre vivant !

    • Thibault HEIMBURGER mar 16 Août 2022 Répondre

      Bonsoir Temaro,

      Tes exemples sont hors-sujet.
      Il ne s’agit pas de cognition (comme dans tes exemples).
      Je répondais simplement à ta question sur la pertinence de l’observation que nous ne faisons tous, effectivement, aucun cas de notre non-existence avant notre naissance alors que beaucoup d’entre nous s’interrogent sur la pertinence de notre vie, si elle est amenée à disparaître dans le néant comme celle d’un simple caillou.
      Mais je crains que cela nous amène beaucoup trop loin. .

      • Temaro mar 16 Août 2022 Répondre

         » Tes exemples sont hors-sujet.
        Il ne s’agit pas de cognition  »

        Tu peux développer, je ne te suis pas bien !
        En d’autres termes, en vertu de quel principe la croyance d’une vie après la mort devrait se soustraire à toute justification rationnelle ?

        Je pense vraiment que nous devrions être d’accord sur ce point avant d’aller plus loin.

  3. Thibault HEIMBURGER jeu 18 Août 2022 Répondre

    Bonsoir Temaro,
    Je vais essayer de te répondre mais je ne suis pas sûr que cela soit utile tant nos points de vue sont éloignés.
    Ta question initiale était: « Pourquoi devrions-nous tant nous préoccuper d’une vie après la mort alors même que nous faisons si peu de cas de n’avoir pas existé avant notre naissance ? »
    Suite à ma réponse tu nous parles « d’impressions.. qui nous suggèrent que l’évolution n’existe pas, que la Terre est plate et fixe dans l’espace, que le soleil se lève et se couche, etc… »
    Il n’y a aucun rapport entre ces « impressions » sensibles, effectivement trompeuses, et ta question initiale.
    Ensuite tu écris:  » En d’autres termes, en vertu de quel principe la croyance d’une vie après la mort devrait se soustraire à toute justification rationnelle ? »
    En vertu d’aucun principe scientifique. Je pense que nous serons d’accord là-dessus.
    Il n’en reste pas moins qu’il existe un certain nombre de faits qui le justifient (nous sommes bien loin de la « terre plate »…)
    L’idée d’une vie après la mort plonge ses racines très loin dans l’histoire de l’humanité (cf les sépultures préhistoriques).
    Que fais-tu de ce fait, juste pour commencer ?

    • Temaro jeu 18 Août 2022 Répondre

      Bonsoir Thibault,

       » Il n’y a aucun rapport entre ces « impressions » sensibles (Terre plate, etc…) effectivement trompeuses, et ta question initiale.  »

      Ta réponse semble bien péremptoire, sans que par ailleurs tu ne la justifies…
      Et ça c’est un problème !

      La relation est pourtant évidente.
      Il existe en effet une explication psychologique qui caractérise l’humanité depuis la nuit des temps et qui explique pour une large part la croyance d’une vie après la mort.
      L’être humain est tout simplement incapable de concevoir ce que représente l’absence de conscience.

      Suivre ce lien pour mieux comprendre:
      https://www.cerveauetpsycho.fr/sd/psychologie/croire-en-la-vie-apres-la-mort-8203.php

    • Temaro jeu 18 Août 2022 Répondre

      Par analogie, on peut aussi se poser une autre question  » existentielle « :

      que devient la flamme de la bougie une fois celle-ci consumée ?

    • Temaro mar 23 Août 2022 Répondre

      Bonjour Thibault,

       » L’idée d’une vie après la mort plonge ses racines très loin dans l’histoire de l’humanité (cf les sépultures préhistoriques).
      Que fais-tu de ce fait, juste pour commencer ?  »

      Je pense avoir honnêtement répondu à cette objection précédemment.
      L’échange devrait-il s’arrêter là, juste pour commencer ?

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