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Introduction (Science & Foi)

Nous sommes très heureux d’accueillir sur ce blog Curtis Kack qui désire partager ses réflexions sur la relation entre la foi, la philosophie et la science. Son parcours universitaire a fait naitre en lui un intérêt profond pour certains auteurs, philosophes, théologiens dont la pensée mérite véritablement d’être rendue accessible au grand public. C’est bien là la vocation de Science & Foi.

Vous pourrez en savoir plus sur Curtis et son parcours en signature de cet article.

En tant qu’invité sur ce blog, les propos et commentaires de l’auteur n’engage pas Science & Foi. Nous avons précisé « ce que nous croyons » dans cette rubrique.


La thèse d’Alvin Plantinga contre les arguments du naturalisme

L’argument évolutif contre le naturalisme (AECN) a été développé en 2011 par Alvin Plantinga dans son livre Where the Conflict Really Lies (« Où réside réellement le conflit »). Cet argument ne s’attaque ni au naturalisme ni à l’évolution en tant que tels, mais à leur combinaison. Plantinga soutient que quiconque adhère simultanément au naturalisme et à l’évolution devrait également douter de la fiabilité de ses facultés cognitives, car ces deux perspectives sont incompatibles.

Le naturalisme est la vision selon laquelle il n’existe ni Dieu ni surnaturel : la nature est tout ce qui existe. La plupart des naturalistes – sinon tous – adhèrent au matérialisme, c’est-à-dire l’idée que seule la matière existe et que tout phénomène peut être réduit à des processus matériels. La théorie de l’évolution, quant à elle, postule que toutes les espèces (du moins sur cette planète) sont le produit d’un long processus de transformation au fil du temps, leur survie et leur reproduction étant déterminées par un mécanisme de sélection naturelle.

L’argument de Plantinga en trois étapes :

1. La fiabilité des facultés cognitives

Plantinga affirme que si le naturalisme est vrai, alors nous avons toutes les raisons de douter de la fiabilité de nos facultés cognitives, car la probabilité qu’elles soient fiables est très faible. En effet, la sélection naturelle privilégie uniquement les traits favorisant la survie et la reproduction, sans se soucier de leur véracité. Autrement dit, tant une croyance vraie qu’une croyance fausse peuvent contribuer à la survie, ce qui signifie que l’évolution n’a aucune raison de favoriser la vérité au détriment de l’erreur.

Plantinga illustre cette idée par plusieurs exemples hypothétiques montrant comment des croyances[1] fausses peuvent néanmoins conduire à un comportement avantageux :

  • Évitement des prédateurs : Imaginons qu’une personne croie à tort qu’un tigre est une créature amicale mais qu’il faut éviter parce qu’il aime jouer à des jeux dangereux. Même si cette croyance est fausse, elle conduit au bon comportement (éviter le tigre) et favorise la survie.
  • Recherche de nourriture : Supposons qu’une personne pense – à tort – qu’une certaine plante la rend invisible aux prédateurs. Si cette plante est nutritive et bénéfique pour la santé, cette croyance erronée pourrait néanmoins améliorer ses chances de survie.
  • Coopération sociale : Certaines croyances fausses peuvent renforcer la cohésion sociale, ce qui est avantageux sur le plan évolutif. Par exemple, croire en une divinité punitive, même si cette divinité n’existe pas, pourrait encourager un comportement moral et solidaire au sein d’une communauté, augmentant ainsi ses chances de survie.

2. Croyances et survie

Selon Plantinga, dans un cadre évolutionniste-naturaliste, nos croyances ne sont que des sous-produits des processus cérébraux sélectionnés pour leur avantage en matière de survie, et non pour leur valeur de vérité. Autrement dit, ce n’est pas parce qu’une croyance est vraie qu’elle sera favorisée par l’évolution, mais parce qu’elle entraîne un comportement qui améliore les chances de survie et de reproduction. Il est donc tout à fait possible de survivre avec des croyances fausses, à condition que ces croyances conduisent à des comportements adaptatifs.

3. Une position qui s’auto-réfute

Celui qui accepte à la fois le naturalisme et l’évolution se tire une balle dans le pied, car il s’auto-réfute. En effet, si nos croyances et notre vision du monde résultent de nos facultés cognitives, et que ces facultés ne sont pas fiables, alors nous devrions également douter du naturalisme lui-même, puisqu’il repose sur ces mêmes facultés cognitives. Ainsi, le naturaliste scie la branche sur laquelle il est assis.

Plantinga conclut donc que l’adhésion simultanée au naturalisme et à la théorie de l’évolution mène à une contradiction, car elle sape la confiance en nos propres facultés cognitives.

Critiques et réponses

Bien sûr, l’argument de Plantinga n’a pas été accueilli sans résistance, et lui-même n’a pas ignoré les critiques. Voici quelques-unes des objections majeures et ses réponses.

1. Les croyances vraies peuvent conduire à un comportement adaptatif

L’une des critiques les plus courantes est que la sélection naturelle favorise les croyances vraies, car elles sont plus susceptibles d’entraîner des comportements avantageux pour la survie. Par exemple, une espèce qui croit qu’un tigre la tuera si elle le réveille adoptera un comportement prudent (éviter de réveiller le tigre), ce qui accroît ses chances de survie. Dans ce cas, nos facultés cognitives seraient fiables, puisqu’elles découleraient de croyances vraies sur le monde.

Plantinga insiste ici sur la distinction entre un comportement adaptatif et une croyance vraie. Certes, des croyances vraies peuvent conduire à des comportements adaptatifs, mais cette connexion n’est ni nécessaire ni garantie. L’évolution sélectionne avant tout des comportements qui améliorent la survie et la reproduction, sans se soucier de la véracité des croyances sous-jacentes. Une croyance fausse qui motive un comportement bénéfique peut être tout aussi avantageuse qu’une croyance vraie.

Après tout, l’évolution est un processus aveugle et non guidé. Puisque nous savons que des croyances erronées peuvent contribuer à la survie, et que la sélection naturelle ne favorise pas nécessairement la vérité, nous n’avons aucune raison de croire que seules les croyances vraies nous ont accompagnés tout au long de notre évolution.

2. L’évolution est un processus aveugle

L’idée que l’évolution est un mécanisme aveugle et non guidé n’a jamais été controversée en science ; même les naturalistes et les biologistes le reconnaissent lorsqu’ils décrivent le monde que nous observons. Richard Dawkins, professeur à l’Université d’Oxford, résume cette perspective en affirmant :

« En fin de compte, il n’y a ni dessein, ni but, ni mal, ni bien, rien d’autre qu’une indifférence impitoyable. »[2]

De son côté, la philosophe des neurosciences Patricia Churchland a souligné que le cerveau humain a évolué principalement pour remplir quatre fonctions clés, qu’elle appelle en anglais les 4F : Feeding, Fighting, Fleeing, and Reproducing[3] (se nourrir, se battre, fuir et se reproduire). Je les traduirai ici par les 4B : Bouffer, Bagarrer, Battre en retraite et se reproduire.

Ces fonctions étant essentielles à la survie, Plantinga soutient qu’il est tout à fait possible que des croyances fausses aient été sélectionnées simplement parce qu’elles servaient ces besoins biologiques fondamentaux.

Mais il est important de comprendre que l’argument de Plantinga ne vise pas à prouver que l’évolution et le naturalisme conduisent nécessairement à des facultés cognitives inadaptées, mais plutôt que la probabilité que ces facultés soient fiables dans un cadre naturaliste et évolutionniste est faible.

En d’autres termes, il ne dit pas que nos facultés cognitives ne sont pas fiables, mais que la probabilité qu’elles le soient est faible, ce qui remet en cause leur crédibilité. Voici une analogie qui peut aider : imaginez une pièce close avec une bassine contenant un nombre égal de billes bleues et rouges. Une femme entre, les yeux bandés, et remplit son sac à dos en piochant au hasard. Quelle est la probabilité que son sac contienne plus de billes bleues que de rouges ? Faible. Quelle est la probabilité qu’il contienne plus de rouges que de bleues ? Faible aussi. Autrement dit, elle n’a aucune raison de croire que son sac est rempli majoritairement de l’une ou de l’autre.

De la même manière, dans un cadre naturaliste et évolutionniste, nous n’avons aucune raison de penser que nos croyances sont globalement vraies plutôt que fausses, ce qui sape la fiabilité de notre cognition. Après tout, celui qui ment beaucoup mais qui dit aussi beaucoup de vérité reste quelqu’un de non fiable. Cette approche probabiliste vise à mettre en évidence la tension épistémique entre l’acceptation simultanée du naturalisme et de la fiabilité de nos facultés cognitives.

En plus, Plantinga nous encourage aussi à considérer l’alternative de l’épiphénoménisme, ce qui affaiblirait encore plus la position du naturaliste. Selon cette vision, nos états mentaux (pensées, sentiments, croyances) sont des produits des processus physiques du cerveau, mais n’ont aucune influence sur nos actions. En d’autres termes, nos croyances ne déterminent pas nos comportements, et nos comportements n’influencent pas nos croyances. Au contraire, c’est l’activité du cerveau en interaction avec l’environnement qui produit à la fois nos actions et nos croyances, sans que celles-ci jouent un rôle causal.

Pour illustrer, imaginez un moteur de voiture qui produit à la fois de la fumée et le mouvement du véhicule. La fumée est un simple sous-produit du moteur ; elle ne joue aucun rôle dans son fonctionnement. Mieux encore, reprenons l’image de la femme dans la pièce. Cette fois-ci, imaginons qu’elle entre avec un sac à dos ouvert et qu’un mécanisme automatique y verse des billes sans qu’elle n’ait aucun contrôle sur le processus. Elle ne choisit ni la couleur ni la quantité des billes ; elles s’accumulent simplement dans son sac au gré du mécanisme. De la même manière, selon l’épiphénoménisme, nos croyances sont générées par les processus physiques du cerveau, mais elles n’ont aucune influence sur nos actions, tout comme la femme ne décide pas du contenu de son sac.

Si l’épiphénoménisme est vrai, alors nos croyances sont de simples sous-produits des processus cérébraux et n’ont aucune influence sur nos actions. Mais si nos croyances n’ont aucun rôle causal, alors leur véracité ou fausseté devient totalement indépendante de leur utilité en matière de survie et d’adaptation. Cela signifie que l’évolution n’aurait aucune raison de favoriser des croyances vraies plutôt que des croyances fausses. Or, si le naturalisme et l’évolution impliquent que nos croyances sont produites de manière aléatoire et sans lien avec la vérité, alors le naturaliste ne peut plus faire confiance à sa propre raison pour défendre le naturalisme. C’est donc une forme d’auto-réfutation.

Plantinga ne souscrit pas nécessairement à cette idée, mais si elle est vraie, elle affaiblit encore davantage le naturalisme.

3. La science prouve-t-elle la fiabilité de nos facultés cognitives ?

Une autre critique souvent adressée à l’argument évolutif contre le naturalisme (AECN) est que la science prouve la fiabilité de nos facultés cognitives, puisque la science repose sur l’expérimentation et la vérification. Par exemple, le fait que nous soyons capables de réaliser des calculs et de construire des avions qui volent prouverait que nos facultés cognitives sont fiables.

Le problème avec cette objection, c’est qu’elle présuppose déjà la fiabilité de nos facultés cognitives (notamment la mémoire), ce qui est précisément mis en cause par l’AECN.

Le naturaliste pourrait aller plus loin en évitant de s’appuyer sur sa mémoire et en invoquant plutôt ses sens : « Actuellement, j’ai un téléphone ou un ordinateur devant moi, c’est la preuve que la science fonctionne et que nos facultés cognitives sont fiables. » Mais même là, il n’échappe pas à l’AECN. Certes, nos sens nous permettent d’appréhender la réalité. Dans ce cas précis, la vue, le toucher et même l’ouïe nous aident à identifier un téléphone ou un ordinateur. Toutefois, nos sens ne nous fournissent que des informations brutes, tandis que nos facultés cognitives interprètent ces faits.

Les anthropologues aiment à dire que « le singe ne peut pas distinguer entre l’eau distillée et l’eau bénite » (alors que ses sens lui confirment bien qu’il s’agit d’eau). Par conséquent, chercher à prouver la fiabilité de nos facultés cognitives en invoquant la science revient à ne pas comprendre l’argument évolutif contre le naturalisme, puisque notre connaissance de la science provient intégralement de nos facultés cognitives.

D’ailleurs, dans une interview avec le Dr. Kuhn (Closer to Truth), Plantinga répond à cette objection avec humour en reprenant une idée de Thomas Reid : « Si vous voulez savoir si un homme dit la vérité, la bonne méthode n’est pas de lui demander. »

Comme mentionné dans l’introduction, l’objectif de cet argument n’est pas d’attaquer l’évolution ou le naturalisme en eux-mêmes, mais plutôt de cibler spécifiquement la combinaison du naturalisme et de l’évolution. Plantinga soutient que le théisme, en tant qu’alternative au naturalisme, peut fournir une base pour faire confiance à nos facultés cognitives, car il suppose une intervention surnaturelle qui a garanti leur fiabilité. Ainsi, si l’évolution est vraie, son meilleur allié n’est pas le naturalisme, mais le théisme.

Le génie de Plantinga, à mon avis, réside dans le fait qu’il reconnaît que naturalisme et évolution pourraient tous deux être vrais, ce qui remettrait en cause ses propres facultés cognitives à lui. Mais pour le naturaliste, la situation est encore plus inconfortable, car le naturalisme, par lequel il interprète le monde, s’auto-détruit. Ainsi, le naturaliste est pris dans une boucle infernale.


Notes

[1] Dans la philosophie de la connaissance, une croyance est simplement ce qu’un individu considère comme vrai, qu’il s’agisse de faits scientifiques, de principes logiques, d’idéologies ou de concepts métaphysiques.

[2] Richard Dawkins, River Out of Eden: A Darwinian View of Life

[3] En anglais = les « 4F » : Fighting, Fleeing, Feeding, F***ing ; ce dernier, un mot grossier pour désigner l’activité sexuelle, est appelé « the F-word »

Bibliographie

  • Churchland, Patricia S. Neurophilosophy: Toward a Unified Science of the Mind-Brain. MIT Press, 1986.
  • Dawkins, Richard. River Out of Eden: A Darwinian View of Life. Basic Books, 1995.
  • Kuhn, Robert Lawrence. Closer to Truth [série d’interviews philosophiques et scientifiques], disponible sur youtube.
  • Plantinga, Alvin. Where the Conflict Really Lies: Science, Religion, and Naturalism. Oxford University Press, 2011.
  • Plantinga, Alvin. Warrant and Proper Function. Oxford University Press, 1993.
  • Plantinga, Alvin. Warrant: The Current Debate. Oxford University Press, 1993.
  • Reid, Thomas. Essays on the Intellectual Powers of Man. Edinburgh, 1785.