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Des montagnes se sont élevées, des vallées se sont abaissées, Au lieu que tu leur avais fixé.

Psaume 104,8

Ce verset du Psaume 104 qui évoque poétiquement la dynamique des reliefs terrestres trouve un écho puissant dans la découverte de la tectonique des plaques. Xavier Le Pichon a marqué l’histoire des sciences par sa contribution à cette théorie. Mais ce scientifique exceptionnel disparu le 22 mars 2025 était aussi un homme de foi convaincu qui s’est engagé de tout son cœur auprès des plus fragiles.

La révolution de la tectonique des plaques

Aujourd’hui, la plupart des gens savent que les masses terrestres de la planète se déplacent, mais ça n’a pas toujours été le cas. Ce n’est qu’au début du 20e siècle que le scientifique allemand Alfred Wegener a émis l’idée que les continents terrestres bougeaient, dans un mouvement qu’il a appelé « dérive des continents ». Mais Wegener ne pouvait expliquer de façon convaincante la cause de la dérive. Basée sur la théorie de la dérive des continents de Wegener, la tectonique des plaques apporte l’explication. Les plaques tectoniques sont des morceaux de l’enveloppe rigide de la surface de la Terre, baptisée lithosphère, qui flottent sur une zone située à l’intérieur de la Terre, l’athénosphère, située entre 100 et 200 km de profondeur et caractérisée par une faible résistance mécanique résultant d’une fusion partielle des roches. Quinze plaques majeures ont été identifiées, auxquelles se rajoute une cinquantaine de plaques mineures. Ces plaques ont des mouvements relatifs variés, ce qui génère entre elles différents types de frontières où se produisent de nombreux phénomènes géologiques tels que les séismes, l’activité volcanique, la formation de chaînes de montagnes et celle de fosses océaniques. La vitesse du mouvement relatif de deux plaques voisines varie entre 0 et 100 mm/an.

Né en 1937 au Vietnam, Xavier Le Pichon devient célèbre pour sa proposition du premier modèle quantitatif [1] de la tectonique des plaques en 1968. Ce modèle est composé de six plaques et montre leurs déplacements relatifs depuis le Crétacé (120 millions d’années) et donc leur vitesse. En quelques années, la compréhension de la répartition des séismes, de la formation des chaînes de montagnes et de l’histoire des continents se voit révolutionnée [2].

Ses travaux lui valent une reconnaissance internationale et le statut de membre de l’Académie des Sciences et de professeur honoraire au Collège de France dans la chaire de Géodynamique à partir de 1986. Il sera aussi fait officier de la légion d’honneur et commandeur de l’ordre national du Mérite.

Un scientifique émerveillé devant la création

Mais, en plus d’être un scientifique brillant et passionné, Xavier le Pichon est un homme de foi. Voilà comment il décrit sa première plongée dans les profondeurs de l’Océan Atlantique :

« Le 2 août 1973, je participais à la première plongée au cœur du Rift océanique, au milieu de l’Atlantique, dans le bathyscaphe Archimède. J’ai décrit dans Expédition Famous l’émerveillement qui me saisit devant cet extraordinaire paysage caché sous près de trois mille mètres d’eau [2]. Le chaos volcanique surgi des entrailles de la Terre, dans la vallée où se fabriquent les nouveaux fonds océaniques entre les lèvres des plaques qui s’écartent, évoquait irrésistiblement pour moi la Genèse. Déjà, la vie s’était installée au milieu de gigantesques cascades de lave qui semblaient avoir été instantanément figées dans leur progression, comme sous la baguette de quelque enchanteur. […]

Dix ans de recherche m’avaient conduit à cet aboutissement et tout naturellement ma prière montait en actions de grâce. La présence de Dieu me paraissait si manifeste dans cette terre vierge de tout regard humain qui semblait s’offrir à moi, comme si elle m’avait toujours attendu. » [3]

De la beauté des océans à la compassion des pauvres

Avec son épouse Brigitte, ils font l’expérience aux Etats-Unis du renouveau charismatique catholique qu’ils ramènent en France et présentent à une quarantaine de personnes en février 1972, dont Pierre Goursat, le fondateur de la Communauté de l’Emmanuel et de la Fraternité de Jésus. En 1973, victime de ce qu’il définit lui-même comme une crise existentielle, il passe plusieurs mois auprès de Mère Teresa, à Calcutta, en Inde où il est touché par la souffrance des enfants des rues :

« Deux mois seulement après l’émerveillement qui m’avait saisi devant la beauté cachée du Rift, je découvrais, dans la maison des mourants de mère Teresa de Calcutta, que j’étais immergé dans un monde de souffrance. […] c’est la rencontre avec un enfant mourant de faim qui m’ouvrit les yeux. Les sœurs m’avaient confié la seule tâche que je pouvais remplir, donner à manger à un petit garçon ramassé quinze jours plus tôt dans la rue, et qui allait mourir.

Avec mes enfants, j’avais appris à donner à manger à la cuillère. Je sais deviner aux mouvements des lèvres, de la langue, à quel moment on peut introduire un peu de nourriture, délicatement. […] L’approche de la mort avait ramené cet enfant sans âge à l’état d’un tout-petit […]. Emacié, replié dans la position du fœtus, toute sa vie s’était réfugiée dans ses yeux, des yeux immenses qui me regardaient sans ciller […].

La souffrance avait fait irruption en moi : elle avait tout balayé. Etait-il possible qu’il y eût tant de souffrance autour de moi ? Debout sur la crête de la civilisation scientifique et technologique, je n’avais pas eu un regard pour les débris rejetés par le flot […]. Et soudain, un déchet de ma civilisation, cet enfant, était devenu pour moi une personne, la personne la plus importante de ma vie. » [4]

À partir de 1976, il vit avec sa famille dans un foyer d’accueil de la communauté de L’Arche qui s’occupe de personnes handicapées.

Son dernier livre  Le goût de la Terre : testament scientifique et spirituel  vient de sortir aux éditions Odile Jacob.


Références : 

[1] X. Le Pichon, Sea-floor spreading and continental drift, Journal of Geophysical Research, 73,12, 3661-3697, 1968.

[2] Xavier Le Pichon & Claude Riffaud, Expédition « Famous », à 3000 mètres sous l’Atlantique, Albin Michel, 1975

[3] X. Le Pichon, Aux racines de l’homme. De la mort à l’amour, Presses de la Renaissance, 1997 p. 239-240

[4] Op. cit., p. 248-249.