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Article modifié le 11/01/2025
À l’approche de Noël, nous sommes souvent confrontés à un dilemme intellectuel discret mais tenace. D’un côté, il y a le mystère de Noël, le récit d’un Dieu qui se fait bébé. De l’autre, il y a notre esprit moderne, façonné par des siècles de science et de rationalité, qui murmure : « L’incarnation, comment est-ce possible ? »
Comment le Dieu infini, éternel, créateur de l’univers, peut-il « tenir » dans un petit corps humain, à un moment précis de l’histoire, dans une étable de la Judée ? Cela ressemble à un problème de physique impossible : essayer de faire entrer l’océan dans un dé à coudre.
Souvent, pour résoudre cet antagonisme, nous avons tendance à séparer les choses : la science s’occupe du monde réel (l’espace, le temps, la matière), et la foi s’occupe du monde spirituel (les valeurs, l’âme, Dieu). Mais cette séparation nous prive du véritable sens de Noël.
C’est ce que nous allons voir avec un auteur qui a été au centre de l’enquête de mon mémoire de Master en théologie : Thomas F. Torrance. Reconnu comme l’un des plus grands théologiens anglophones du XXe siècle, Thomas Torrance était un pasteur et professeur écossais à l’Université d’Édimbourg. Il a consacré une grande partie de sa vie à montrer que la théologie chrétienne et les sciences naturelles partagent une même quête de vérité et de rationalité ainsi que les mêmes fondements épistémologiques. Il a reçu de nombreux prix notamment pour sa contribution exceptionnelle au dialogue entre science et foi.
Dans son ouvrage remarquable Space, Time and Incarnation[1] (Espace, Temps et Incarnation), le théologien nous propose une solution audacieuse. Et si notre difficulté à comprendre Noël ne venait pas de la Bible, mais d’une conception scientifique ancienne de l’espace que la physique moderne a pourtant abandonnée ?
Ce livre est plutôt concis avec une centaine de pages, mais il s’adresse à la base à des universitaires et reste donc très riche autant sur les aspects de l’histoire des sciences et de l’Eglise que sur les notions théologiques qui s’en dégagent.
Voici les trois lignes que nous pouvons en tirer pour réconcilier le mystère de Noël et le cosmos.
1. Sortir de la « Boîte » : Le piège de l’espace-réceptacle
Torrance s’adresse principalement à des croyants. Pour comprendre pourquoi l’Incarnation nous semble si paradoxale, il faut regarder comment nous imaginons l’espace. Intuitivement, nous voyons l’espace comme un grand conteneur vide, une « boîte » rigide qui était là avant la création et dans laquelle Dieu a disposé les étoiles, les planètes et nous-mêmes.
Cette vision, héritée de la géométrie grecque et consolidée par la physique d’Isaac Newton, s’appelle la notion de « réceptacle ». Si l’espace est un contenant absolu et infini, alors Dieu, pour y entrer, doit se soumettre à ses lois.
C’est là que le piège se referme. Si l’espace est une boîte rigide :
- Soit Dieu reste à l’extérieur (il est trop grand pour la boîte).
- Soit Dieu doit se « rapetisser » pour y entrer, cessant ainsi d’être le Dieu infini. (d’où les théologies de la kénose dont certaines obligent l’homme Jésus à se dépouiller de ses attributs divins)
Torrance explique que cette vision a pollué la théologie occidentale pendant des siècles, nous forçant à penser que le corps de Jésus ne pouvait pas contenir la plénitude de Dieu, ou que sa présence physique nous séparait de son omniprésence.
Ce cadre a conduit historiquement au déisme (Dieu reste à l’extérieur de la machine du monde) et a forcé la théologie libérale à abandonner l’historicité physique de l’Incarnation au profit d’une présence symbolique du Christ ou morale.
LA PENSEE DE TORRANCE
Torrance avertit : tant que nous pensons l’espace comme un « en-soi » indépendant de Dieu, nous sommes bloqués.
La notion de l’espace comme réceptacle… implique que l’espace est un contenant existant de son propre droit… Si l’espace est un contenant, alors Dieu doit être soit à l’intérieur, soit à l’extérieur.
T. F. Torrance
2. L’Espace est une Rencontre : La révolution relationnelle
Heureusement, cette vision de la « boîte » n’est pas la seule possible. Torrance nous invite à redécouvrir la pensée des premiers chrétiens, notamment celle des Pères de l’Église comme Athanase d’Alexandrie (IVe siècle), et du concile de Nicée qui avaient une intuition géniale, bien avant Einstein (voir plus loin). Ils répondent aux thèses d’Arius qui niait la pleine divinité du Christ. Influencé par la logique grecque, il soutenait que si le Fils est devenu un homme fini, il ne peut pas être le Dieu Infini et immuable. C’est le problème de la « boîte » avant la lettre.
Pour eux, l’espace n’est pas du « vide ». L’espace est une relation. En effet, l’espace n’est pas ce qui sépare les objets, c’est ce qui les relie. En théologie, cela signifie que nous ne devons pas définir l’espace d’abord pour ensuite essayer d’y insérer Dieu. C’est l’inverse ! C’est Dieu qui, en créant et en s’incarnant, définit l’espace.
Cette manière de considérer l’espace-temps comme une rationalité créée, distincte de la rationalité éternelle de Dieu, donc l’espace comme une relation est restée présente chez divers auteurs après les Pères, comme chez Anselme, Scot, Pascal ou Barth. C’est dans ce courant de pensée liée à l’incarnation que s’inscrit Torrance.
L’espace, c’est la « place » que Dieu fait pour rencontrer l’autre. L’Incarnation n’est donc pas l’intrusion forcée d’un géant dans une maison de poupée. C’est l’acte par lequel le Créateur établit une relation nouvelle et intime avec sa création. En Jésus, Dieu ne s’enferme pas ; il ouvre l’espace humain sur l’infini de Dieu. Le « contenant » (le corps de Jésus) ne limite pas le contenu (Dieu), car c’est Dieu qui soutient et donne sa réalité au contenant.
Pour expliquer comment le Divin et l’Humain peuvent cohabiter en Christ sans que l’un n’écrase l’autre, les Pères de l’Eglise avaient déjà développé le concept de perichoresis (interpénétration mutuelle).
- L’Espace Dynamique : Deux natures peuvent être unies non pas en occupant le même volume physique (comme deux pierres), mais en s’interpénétrant dynamiquement comme le feu dans le fer rouge. Le fer est dans le feu, le feu est dans le fer, mais le fer ne devient pas feu et le feu ne devient pas fer. Ils partagent un « lieu » dynamique.
- Application à Noël : Dans la crèche, Dieu n’est pas « coincé » dans le bébé. Il « inhabite » l’humanité de manière dynamique. L’humanité de Jésus est « ouverte » sur le Père.
Voici 3 concepts clés pour comprendre la dynamique de Noël chez Torrance :
1. Dieu « se fait de la place » (Make Room) L’Incarnation n’est pas l’insertion forcée de Dieu dans une « boîte » humaine trop étroite. Selon Torrance, Dieu ne subit pas l’espace ; Il le restructure. En venant parmi nous, Dieu « se fait de la place » dans sa propre création. La crèche devient alors le véritable centre de gravité de l’univers : le lieu précis où le Créateur et sa création se rencontrent et s’unissent réellement.
2. La Naissance Virginale : Une ouverture vers le Ciel Ce n’est pas seulement un miracle biologique, mais un signe cosmique. La naissance virginale prouve que notre monde n’est pas un système clos et déterministe (une machine fermée). C’est la brèche par laquelle la grâce (verticale) entre dans notre histoire (horizontale). Elle marque l’irruption libre de Dieu pour sauver l’humanité de l’intérieur, sans être prisonnier de nos chaînes causales.
3. L’Amour ne prend pas de place Dieu est-il à l’étroit dans un bébé ? Non, car l’infinité de Dieu n’est pas une question de « taille » physique, mais d’Amour. Se dépouiller (Kénose), ce n’est pas devenir « moins Dieu », c’est manifester la grandeur de son amour. L’humain a été conçu dès l’origine pour être capable d’accueillir cet Amour infini sans rompre pour autant.
La pensée de Torrance
L’Incarnation nous oblige à repenser l’espace non comme un mur, mais comme une porte.
L’espace n’est pas un vide à remplir, mais une relation à établir… Nous ne devons pas interpréter l’Incarnation en référence à l’espace, mais interpréter l’espace en référence à l’Incarnation.
T. F. Torrance
3. Einstein, la Foi et la réalité de Noël
La vraie valeur ajoutée dans l’analyse de Torrance, c’est sa cohérence avec la science moderne. La physique d’Einstein (la Relativité Générale) a brisé la « boîte » de Newton. Aujourd’hui, la science nous montre que l’espace et le temps ne sont pas des absolus rigides et vides. Ils sont relatifs à la matière, ils sont courbés, dynamiques et relationnels. Il n’y a pas d’espace sans matière.
C’est une excellente nouvelle pour la foi ! Car c’est un tournant majeur pour le dialogue ! Non pas que la physique ‘prouve’ la foi, mais elle lève un obstacle intellectuel majeur. La science a abandonné la vieille vision mécaniste qui rendait l’Incarnation impensable. Aujourd’hui, penser en termes de relations et de champs est devenu rationnel. Cela ne rend pas la foi ‘scientifique’, mais cela montre que la théologie n’est pas irrationnelle quand elle parle de relation entre Dieu et l’espace.
Souvent, nous imaginons le miracle de Noël comme une « violation » des lois de la nature, comme si Dieu devait forcer la serrure d’un univers clos pour y entrer par effraction. Dans le chapitre 3 de son ouvrage, Thomas Torrance renverse cette perspective en montrant que l’Incarnation est en réalité l’événement qui donne sa cohérence ultime à notre monde physique.
Un Univers « Ouvert » vers le Haut Le conflit entre science et foi vient souvent d’une vieille vision « newtonienne » où l’univers est une boîte fermée, mécaniste et complète en elle-même. Torrance s’appuie ici sur la pensée moderne (comme le théorème de Gödel) pour nous rappeler qu’aucun système n’est complet par lui-même. Tout système rationnel reste « ouvert » vers un niveau supérieur pour trouver son sens. De la même manière, notre univers physique n’est pas verrouillé ; il est structurellement « ouvert ». Il a été conçu dès l’origine avec une capacité d’accueil pour ce qui le dépasse.
Le Croisement des Axes : Vertical et Horizontal L’Incarnation devient alors suprêmement cohérente. Elle n’est pas une intrusion magique, mais l’établissement d’un nouveau système de coordonnées. Torrance utilise cette image géométrique forte : imaginez notre histoire et notre physique comme un plan horizontal. L’Incarnation est le moment où la dimension verticale (la liberté éternelle de Dieu) vient croiser cet axe horizontal. En Jésus, ces deux lignes se rencontrent réellement. Ce croisement ne détruit pas la ligne horizontale (notre humanité, nos lois physiques) ; au contraire, il la maintient et lui donne son orientation. Jésus devient le lieu géométrique précis où l’homme rencontre Dieu dans la réalité physique.
Du « Point » Isolé au « Champ de Force » C’est ici que Torrance fait appel à une idée pertinente issue de la physique moderne : la théorie des champs. Dans l’ancienne physique, on voyait le monde comme des particules isolées (comme des boules de billard) séparées par du vide. Mais la physique moderne (Maxwell, Einstein et jusqu’à la quantique) nous a appris à penser en termes de champs (comme un champ magnétique ou gravitationnel). Un champ est une zone d’influence invisible mais réelle qui relie et organise tout ce qui s’y trouve.
Pour Torrance, l’Incarnation fonctionne exactement ainsi (par analogie) :
- Jésus n’est pas un point isolé : Il ne faut pas voir Jésus juste comme un être humain isolé « posé » dans l’espace. En s’incarnant, Il a créé un champ de force nouveau au cœur de l’humanité.
- Une nouvelle structure : Tout comme un aimant réoriente la limaille de fer autour de lui sans la toucher, la présence de Jésus réorganise la structure du temps et de l’espace autour de Lui. Il crée une « zone d’influence » où la réalité humaine est mise en cohérence avec la réalité divine.
- L’Énergie du Champ : En physique, un champ est parcouru d’énergie. Dans ce « champ théologique », l’énergie vivante qui relie tout et rend cette structure dynamique, c’est le Saint-Esprit.
/!\ Pour bien saisir la pensée de l’auteur à propos de l’incarnation, il faut comprendre que Torrance ose une analogie avec la théorie des champs. Tout comme un champ magnétique structure l’espace invisiblement, le Christ instaure une nouvelle réalité relationnelle dans l’histoire. Et de même qu’un champ physique est dynamique, ce ‘champ’ spirituel est animé par une puissance agissante : le Saint-Esprit.
Attention, il ne s’agit pas ici d’énergie physique, mais de la présence active de Dieu qui relie le Créateur et la créature
Une Nouvelle Cohérence Ainsi, Noël n’est pas une aberration scientifique. C’est l’établissement d’un champ de force divin au milieu de nous. En venant parmi nous, Dieu ne nie pas la physique ; Il remplit le vide de notre existence par sa plénitude. Il nous prouve que les atomes, le temps et l’histoire ne sont pas des éléments morts, mais le milieu conducteur choisi par Dieu pour diffuser sa Vie.
Pour le chrétien passionné de science, Noël prouve que le monde matériel n’est pas une prison dont il faut s’évader comme l’affirment certaines spiritualités gnostiques. Au contraire, Dieu ne cherche pas à nous extraire du monde physique, mais vient nous sauver au sein même de notre temps et de notre espace, en donnant une valeur éternelle à notre réalité.
La pensée de Torrance
L’Incarnation est le point de contact réel où l’éternité guérit notre temps de l’intérieur.
L’Incarnation signifie que Dieu est réellement venu dans notre espace et notre temps, et qu’au sein des limites de notre existence, Il a ouvert une voie pour que nous participions à Sa vie éternelle.
T. F. Torrance
Conclusion
Pour Thomas Torrance, la science ne valide pas l’Incarnation, mais elle a fini par adopter une structure de pensée (relationnelle) que la théologie avait formalisée et défendait depuis le concile de Nicée.
Ainsi, Noël n’est pas un conte incompatible avec la raison scientifique. Au contraire, grâce à des penseurs comme Thomas Torrance, nous découvrons que la science moderne et la foi déjà ancienne se rejoignent pour rejeter la vision d’un univers clos.
La crèche n’est pas une anomalie dans le cosmos. C’est le centre à partir duquel tout le reste prend son sens. En se faisant homme, Dieu nous montre que l’espace n’est pas une distance qui nous sépare de Lui, mais le lieu de la rencontre.
Joyeux Noël à tous, dans cet espace-temps visité par l’Espérance !
Sources et notes
- Ouvrage de référence : Torrance, Thomas F., Space, Time and Incarnation, Oxford University Press, 1969. (Réédité par T&T Clark).
- Les citations sont tirées de l’ouvrage mentionné ci-dessus, traduites pour les besoins de cet article.
- Pour aller plus loin sur les rapports entre la théologie de Torrance et la physique moderne, on pourra consulter les travaux de l’association officielle The T. F. Torrance Theological Fellowship
[1] L’ouvrage : Space, Time and Incarnation (1969) Bien que ce livre soit court (à peine une centaine de pages), il est considéré comme un classique incontournable du dialogue science-foi. Issu de conférences données à l’Université d’Auburn aux États-Unis, cet ouvrage s’attaque à un problème fondamental : comment parler de Dieu dans un monde dominé par la science ? Torrance y retrace l’histoire du concept d’espace — de la Grèce antique à la physique quantique — pour libérer la doctrine de l’Incarnation des vieux concepts philosophiques qui l’étouffaient. C’est un livre qui invite le lecteur à ne pas laisser sa raison au vestiaire en entrant dans l’église, mais à utiliser les découvertes de la science (notamment la relativité) pour mieux saisir la grandeur du mystère chrétien.
Disponible en anglais chez T&T Clark. Une traduction française partielle ou des analyses existent dans certaines revues théologiques spécialisées.

