Article 1 sur un total de 2 pour la série :

La Bible face à l'archéologie


Avant d’entamer notre série d’articles explorant la richesse et la complexité des liens entre la Bible et l’archéologie, il m’est apparu indispensable au vu des premiers commentaires de poser de bonnes fondations : Mais au fait, qu’est-ce que l’archéologie ?

Cet article constitue donc une sorte de prologue à la série pour parler un langage commun et partir sur de bonnes bases.

Dans l’imaginaire collectif, l’archéologue prend souvent les traits d’un aventurier coiffé d’un chapeau Fedora, fuyant des pièges mortels pour récupérer une idole en or. Si le cinéma a popularisé la discipline, il l’a aussi profondément déformée. L’archéologie moderne n’est pas une chasse aux trésors. C’est une discipline scientifique rigoureuse, à la croisée des sciences humaines et des sciences dures, dont l’objectif n’est pas de trouver le plus bel objet, ni même l’arche perdue… mais de comprendre les sociétés humaines du passé à travers leurs vestiges matériels.

1. La naissance d’une science : de l’antiquaire à l’archéologue

L’intérêt pour les vestiges du passé ne date pas d’hier. Dès la Renaissance européenne, de riches érudits collectionnaient des statues antiques et des objets curieux pour remplir leurs « cabinets de curiosités ». Cependant, ces « antiquaires » s’intéressaient uniquement à la beauté esthétique de l’objet, se souciant peu de son contexte d’origine.

La véritable bascule vers une approche scientifique s’opère progressivement entre le XVIIIe et le XIXe siècle. Les fouilles de Pompéi et d’Herculanum (à partir de 1748) commencent à révéler des villes entières figées dans le temps. Mais c’est surtout l’emprunt à une autre science naissante, la géologie, qui va révolutionner l’archéologie.

Au XIXe siècle, les chercheurs comprennent que le sol se forme par couches successives. C’est la naissance de la stratigraphie. Dès lors, l’archéologie ne cherche plus seulement à extraire un bel objet du sol, mais à comprendre exactement dans quelle couche de terre il a été trouvé, à côté de quels autres éléments, et à quelle profondeur. Un objet magnifique déterré sans que l’on ait noté son contexte stratigraphique perd aujourd’hui 90 % de sa valeur scientifique : il devient « muet ».

Comme l’explique l’historien et archéologue Alain Schnapp, dans Guide des méthodes de l’archéologie, c’est bien l’attention portée au contexte d’enfouissement qui a transformé la discipline :

L’archéologie se détache de la tradition antiquaire par condensation des savoirs et par extension du champ d’observation. Cependant, l’archéologie ne devient une discipline à part entière que du moment où, après avoir identifié la date, le lieu et la technique de fabrication des artefacts, elle peut s’assurer de leurs conditions de découverte dans le sol. Patient travail d’observation et de dégagement qui tire sa légitimité de la stratigraphie des géologues.

Alain Schnapp, Guide des méthodes de l’archéologie, p. 30

L’objet déterré n’est donc plus une fin en soi, mais un document indissociable de la terre qui le renfermait.

2. Quel est l’objectif de l’archéologie contemporaine ?

Aujourd’hui, le but de l’archéologie s’est considérablement élargi. Pendant longtemps, on a fouillé les palais des rois, les tombes pharaoniques ou les grands temples pour illustrer l’Histoire écrite par les vainqueurs.

L’archéologie moderne, fortement influencée par l’anthropologie depuis les années 1960 et 1970, s’intéresse tout autant (sinon plus) aux poubelles d’un village paysan qu’aux bijoux d’une reine. Pourquoi ? Parce que les textes anciens nous parlent souvent des élites, des guerres et des institutions religieuses. L’archéologie, elle, a le pouvoir de faire parler les « silences de l’Histoire », c’est à dire ce qui n’apparait pas dans ces textes, mais que les hommes ont pourtant vécus.

Elle nous révèle le quotidien des populations anonymes, leurs habitudes alimentaires, les maladies dont elles souffraient, leurs pratiques agricoles et leurs réseaux de commerce. L’objectif est donc de reconstituer les modes de vie, l’environnement, les structures sociales et les croyances des sociétés anciennes, de la Préhistoire jusqu’à l’époque contemporaine.

3. Une méthodologie rigoureuse : l’enquête archéologique

Mais qu’est-ce qui fait fondamentalement de l’archéologie une science ? Ce n’est pas seulement l’usage d’outils de haute technologie. Comme le rappelle Jean-Paul Demoule toujours dans l’ouvrage de référence Guide des méthodes de l’archéologie. En reprenant une célèbre formule du philosophe des sciences Gaston Bachelard, en science, « les faits sont faits », que cherche-t-il à préciser ? Tout simplement qu’il n’y a pas de regard « innocent » sur le passé. Les objets archéologiques ne parlent pas d’eux-mêmes : un mur en ruine ou un silex taillé n’ont de sens que si l’archéologue les interroge avec une grille d’analyse et des hypothèses précises. L’archéologie est une science parce qu’elle construit des théories et accepte de les remettre en question face à la réalité du terrain.

Concrètement, une recherche archéologique ressemble davantage à une enquête de police scientifique qu’à une aventure rocambolesque. Elle se déroule en trois grandes étapes.

La prospection (Avant la fouille)

On ne creuse plus au hasard. Avant même de donner le premier coup de truelle, les archéologues étudient les paysages. Ils utilisent des photographies aériennes, des images satellites et, de plus en plus, le LiDAR (un laser embarqué sur un drone ou un avion qui permet de « voir » les anomalies du sol même à travers une forêt dense). Des radars à pénétration de sol ou des méthodes magnétiques permettent également de cartographier les murs enfouis sans même ouvrir la terre.

La fouille (Sur le terrain)

C’est le moment de la collecte des données. La fouille est paradoxalement une science destructive : une fois qu’un site est fouillé, il est détruit. C’est pourquoi l’enregistrement doit être obsessionnel. Chaque couche de terre (unité stratigraphique), chaque changement de couleur du sol, chaque fragment de poterie ou d’os est photographié, dessiné, mesuré en trois dimensions (grâce à la topographie) et inventorié.

Le laboratoire (Après la fouille)

On a coutume de dire qu’un mois de fouilles sur le terrain génère six mois à un an d’études en laboratoire. C’est ici que l’archéologie devient profondément pluridisciplinaire. L’archéologue fait appel à des spécialistes issus des sciences exactes :

  • La datation au Carbone 14 (Radiocarbone) : Permet de dater précisément les matières organiques (os, bois, charbon).
  • L’archéozoologie : L’étude des ossements animaux pour comprendre l’élevage, la chasse et l’alimentation.
  • La palynologie et la carpologie : L’étude des pollens et des graines anciens pour reconstituer le climat, la flore et l’agriculture de l’époque.
  • La céramologie : L’étude des poteries, qui sont les « fossiles directeurs » de l’archéologie historique, permettant de dater un site selon l’évolution des styles de vases.

4. Archéologie et textes anciens : Préparer le terrain pour la Bible

Pour la période historique (celle où l’écriture existe), l’archéologie entre en dialogue avec l’Histoire des textes. C’est ici que notre sujet rejoint celui de notre dossier Bible et archéologie.

Face aux textes de l’Antiquité (qu’il s’agisse d’annales babyloniennes, de chroniques romaines ou des récits bibliques), l’archéologie adopte une méthode de travail spécifique. Son rôle n’est pas de se prononcer sur l’inspiration des Écritures (une conviction qui relève du domaine de la foi et de la théologie), mais d’étudier le contexte humain, culturel et historique dans lequel le texte s’incarne. En tant que science, l’archéologie rappelle que les documents antiques obéissaient souvent aux codes littéraires de leur époque. De nombreuses inscriptions royales égyptiennes ou assyriennes, par exemple, avaient pour but de faire la propagande d’un souverain, omettant parfois ses défaites pour ne retenir que ses victoires.

La culture matérielle (les ruines, les poteries, les cendres), quant à elle, est « muette » mais elle ne ment pas. Elle n’a pas d’intentionnalité. L’archéologie moderne ne cherche donc pas à « prouver » ou « réfuter » la Bible (une approche dépassée qu’on appelait autrefois l’archéologie biblique traditionnelle, voir notre article suivant). Elle s’efforce plutôt d’établir le contexte matériel, historique et culturel dans lequel les événements bibliques s’inscrivent, ou dans lequel les textes ont été rédigés. Elle permet de confronter le discours d’un texte à la réalité du terrain.

Conclusion

L’archéologie est une science exigeante, sans cesse renouvelée par les avancées technologiques. Mais au-delà des outils de pointe, elle reste avant tout une démarche intellectuelle. Comme le soulignait l’anthropologue Louise Iseult-Paradis dans un texte fondateur sur la discipline :

Le passé est là, riche en témoignages humains ; il demande à être reconstruit et les outils pour le comprendre sont à notre disposition.

Louise Iseult-Paradis, L’archéologie, pourquoi, comment ?, p. 33.

Cette citation résume parfaitement l’enjeu : le passé ne s’offre pas à nous de manière évidente, il exige un travail de reconstruction patient et méthodique, nourri par la collaboration entre de nombreuses sciences. C’est équipés de ces lunettes scientifiques mais aussi de cette humilité que nous pourrons, dans nos prochains articles, partir sur les traces matérielles de l’Israël ancien.

Il est d’ailleurs remarquable de réaliser que la majeure partie de l’histoire biblique s’est jouée sur un territoire géographique minuscule : un mince corridor de terre coincé entre la mer Méditerranée et la mer Morte.

Parce que cette petite bande de terre fut le carrefour géopolitique incessant des grands empires de l’Antiquité (Égypte, Assyrie, Babylone…), ses vestiges sont d’une incroyable densité, souvent remaniés et fragmentaires. Démêler ces couches d’histoire entremêlées pour y retrouver le quotidien des acteurs bibliques exige précisément toute la rigueur méthodologique que nous venons d’explorer. C’est à ce prix que nous pourrons mieux comprendre le berceau de la foi judéo-chrétienne.


Pour aller plus loin :

  • Demoule, Jean-Paul, Giligny, François, Lehoërff, Anne, et Schnapp, Alain. Guide des méthodes de l’archéologie. Paris : Éditions La Découverte, 2020. Édition Kindle. 
    (Un ouvrage de référence universitaire très complet niveau licence sur la méthodologie, écrit par de grands spécialistes français).
  • Iseult-Paradis, Louise. « L’archéologie, pourquoi, comment ? », in Perspectives anthropologiques. Montréal : Éditions du Renouveau pédagogique, 1979.
    (Un excellent essai de synthèse sur les fondements intellectuels et anthropologiques de l’archéologie).
    https://classiques.uqam.ca/contemporains/paradis_louise_iseult/paradis_louise_iseult.html

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