Vous avez été plusieurs à nous demander un avis sur cet ouvrage,

Dieu – La science – Les preuves : L’aube d’une révolution

 

Livre Dieu la science les preuvesMichel-Yves Bolloré et Olivier Bonnassies viennent de publier Dieu – La science – Les preuves : L’aube d’une révolution aux éditions Guy Trédaniel. De Europe 1 au Figaro, le livre a reçu une couverture médiatique assez exceptionnelle pour le sujet, ce dont je me réjouis. Je le trouve hélas assez bancale, ce dont je me réjouis moins.

L’ouvrage entend fournir des preuves scientifiques de l’existence de Dieu. Il s’articule autour de 3 « preuves » :

  1. L’univers a eu un commencement. Si l’univers a eu un commencement, c’est que quelque chose d’extérieur a provoqué ce commencement, « tout début suppose un créateur » (page 19).
  2. Le réglage fin de l’univers (voir plus bas ce que cela veut dire).
  3. L’apparition du vivant à partir de la matière inerte.

Je ne suis pas biologiste mais physicien. Je me contenterai donc de parler des 2 premières.

 

Version courte : Etant croyant moi-même, je serais ravi que ces « preuves » soient solides. Hélas, je trouve qu’elles ne le sont pas. Il me semble en effet que les auteurs élèvent des spéculations au rang de preuves.

Version longue : Le sujet est technique. Je commencerai donc par expliquer le plus brièvement possible l’état des lieux de la physique en jeu. Puis je passerai à la critique du livre.

En avant pour la version longue.

 

Etat des lieux de la physique en jeu

L’univers est en expansion. En passant son film à l’envers, on va le voir devenir de plus en plus dense et de plus en plus chaud. Les lois de la nature que nous connaissons, Relativité Générale (RG) en tête, nous permettent même de calculer ces densités et températures passées. Or, l’on sait que la RG n’est plus valable au-delà d’une certaine densité[1]. Ainsi donc, si quand je rembobine le film de l’univers, je vois sa densité grimper, grimper, grimper, grimper, elle va bien finir par atteindre cette densité critique au-delà de laquelle ma RG perd la boussole.

En d’autres termes, une fois que dans le film passé à l’envers, la densité de l’univers a dépassé une certaine densité critique, je ne peux plus faire confiance à ce que me dit la RG, ni aux autres lois de la physique connue, d’ailleurs. Ajoutons que la chose n’est pas optionnelle. C’est une conséquence inévitable de la RG que nous connaissons. Pas le choix.

Que se passe-t-il donc avant ce moment fatidique ? On ne sait pas. Pour que la RG puisse poursuivre son rôle de guide, pour qu’elle continue à être fiable et que nous puissions la croire quand elle nous dit ce qui se passe, ses équations devraient prendre en compte la nature quantique de la matière. Il faut marier mécanique quantique (MQ) et RG. Et ça, on ne sait pas faire. On ne sait même pas définir énergie ou entropie[2] dans de telles conditions. Comme l’écrivait Carlo Rovelli dans un article de 1993,

Dans la physique actuelle, il n’y a pas de définition raisonnable de la température et de l’entropie qui tienne dans un tel régime [gravité quantique]. Ainsi, lorsque nous considérons la température et l’entropie du tout premier univers, il est très probable que nous ne sachions pas de quoi nous parlons. [3]

1993, c’était y’a longtemps me direz-vous ? Pourtant, comme le chantait Claude François, dans un contexte certes légèrement différent, « c’était hier mais aujourd’hui rien n’a changé ». Pour preuve, le même Rovelli montrait en 2017 cette carte des candidates au titre de « théorie quantique de la gravité »,

Théorie quantique gravité

 

Un vrai buisson, que l’extrême difficulté de faire des expériences ou des observations dans ce domaine, ne permet pas d’élaguer. Ce que Rovelli écrivait en 1993 est toujours valable. Dans l’état actuel des connaissances, on ne peut que spéculer sur les évènements ayant précédé ce moment où la RG tombe à l’eau.

Les curieux pourront entendre sensiblement la même chose de la part d’Etienne Klein ou d’Aurélien Barrau. J’ai également parlé du sujet lors d’un Webinaire Science & Foi en 2020, mais c’est plus long.

Enfin, le père de la RG, Einstein lui-même, était bien conscient de tout cela. Dès 1916 il écrivait,

Il semble donc que la théorie quantique devra modifier non seulement l’électrodynamique de Maxwell, mais aussi la nouvelle théorie de la gravité [4].

Puis en 1950[5],

On ne devrait pas conclure que le début de l’expansion [de l’univers] doit signifier une singularité au sens mathématique. Tout ce que nous devons comprendre, c’est que les équations [du champ] peuvent ne pas se poursuivre sur de telles régions [de très haute densité de champ et de matière].

Cette considération ne change cependant rien au fait que le « commencement du monde » constitue bien un commencement, du point de vue du développement des étoiles et des systèmes d’étoiles actuellement existants.

Passons maintenant à la critique du livre.

 

L’univers a eu un commencement (selon le livre)

Il s’agit de « l’argument Kalam », énoncé page 61 :

  1. Tout ce qui a un commencement a une cause.
  2. Or, l’Univers a un commencement.
  3. Donc l’Univers a une cause.

Je suis d’accord que si 2 est vrai, le reste suit. Le problème, c’est qu’on ne sait pas encore si 2 est vrai. Passons en revue les arguments des auteurs. Sauf omission de ma part, ce sont la mort thermique de l’univers et le Big Bang.

 

La mort thermique de l’univers (ch. 4)

L’idée est bien illustrée par l’exemple donné au début du chapitre 4 : un feu de cheminée fini toujours par s’éteindre si l’on n’y rajoute pas de bois. Partant de belles branches, il ne reste que des cendres. Le temps transforme l’ordre en désordre.

La chose est aussi vraie de notre univers. Aujourd’hui, nous avons des étoiles. Tôt ou tard, elles mourront toutes. Certaines deviendront naines brunes ou blanches, d’autres, étoiles à neutrons, d’autres encore, trous noirs. Si Hawking a raison, les trous noirs s’évaporeront et dans quelques zillions d’années, l’univers ne sera plus peuplé que de photons et de cadavres stellaires incapables de générer quoi que ce soit d’intéressant, quand bien même ils se rentreraient dedans. Bref, comme les auteurs l’écrivent en page 56,

Si l’univers existait depuis toujours, il serait arrivé à son épuisement .

Mon commentaire

Il me semble qu’il manque un élément à cette phrase du livre en page 56. Je dirais plutôt,

 Si l’univers existait depuis toujours, et s’il était statique, il serait arrivé à son épuisement.

En effet, si l’univers était statique, si l’on pouvait le comparer à la surface d’un ballon qui ne gonfle pas, alors tout ce que l’on vient de dire, étoiles mortes, trous noirs évaporés, etc., seraient forcément déjà arrivé.

Mais l’univers n’est pas statique, il est dynamique. Et rien dans la physique connue n’interdit un passé infini, pour la bonne raison que l’univers sort d’une étape à la physique non connue. Mis à part le fait qu’appliquer le second principe de la thermodynamique[6] à un univers dynamique n’est pas du tout évident, on bute encore et toujours sur cette époque passée durant laquelle, comme le dit Rovelli plus haut, on ne sait probablement pas comment définir énergie et entropie. Et si maintenant on se tourne vers les spéculations sur cette époque, on peut tout à fait concevoir des modèles d’univers éternel et cyclique, comme celui de Turok (Perimeter Institute) et Steinhardt (Princeton).

 

Le Big Bang

Les auteurs dédient le chapitre 5 à l’histoire de la théorie du Big Bang. Ils expliquent, fort bien je trouve, comment, observations après observations, l’idée s’est progressivement imposée au point de faire aujourd’hui l’objet d’un consensus très large parmi les physiciens. Sauf erreur de ma part, ne sont citées à l’appui de la thèse que l’expansion, le fond diffus cosmologique et la synthèse primordiale des éléments légers (page 83, puis page 86, note de bas de page 49). On aurait pu ajouter, entres autres, les oscillations acoustiques de baryons ou la mesure de la température du fond diffus cosmologique à diverses époques[7]. Bref, on est tout à fait d’accord.

Mon commentaire

Les problèmes commencent, à mon sens, lorsque les auteurs tirent de tout cela la conclusion hâtive que le Big Bang est « fondamentalement le commencement de l’espace, du temps, et de la matière » (page 90). Comme je l’ai dit en introduction, nos connaissances actuelles ne nous permettent pas de remonter le temps aussi loin que nous le voudrions. Ainsi, lorsqu’en page 98 on lit que « le temps et l’espace eux-mêmes sont venus à l’existence à l’instant de cette singularité cosmologique initiale », les auteurs semblent ignorer que la singularité n’est pas réelle. C’est une prédiction de la RG dans un domaine où elle n’est plus valable. Lorsque la RG prédit une singularité, c’est pour elle une manière de nous dire « attention, je ne suis pas fiable ici ».

Le chapitre 7, dans lequel les auteurs abordent les alternatives au Big Bang, me semble témoigner d’une certaine confusion. On y trouve pèle mêle des idées bel et bien réfutées qui tendaient à nier l’expansion (lumière fatiguée, état stationnaire, univers plasma), d’autres idées qui n’ont rien à voir avec le passé de l’univers mais avec son futur (big crunch), et enfin des spéculations qui n’entrent pas en conflit avec le Big Bang mais tentent de déduire ce qui a pu le précéder à l’aide de théories, toutes spéculatives sans exception, de gravité quantique (univers sans bord, cordes, gravité quantique à boucles).

Les auteurs reviennent sur ce point au chapitre 10, en qualifiant de « certitude » la thèse d’un commencement de l’univers (page 210). C’est pourtant loin d’être une certitude. Ils citent à l’appui le théorème « Borde-Guth-Vilenkin » qui prouve que sous des conditions très générales, il existe forcément une singularité dans le passé (page 213). Mais on retombe ici encore et toujours sur le même écueil : BGV ne tient pas compte des effets quantiques. Du reste, voici Alan Guth, le « G » de BGV, déclarant qu’il pense que l’univers est éternel dans le passé mais que de toute façon, personne ne sait[8]

Guth

Guth est-il donc bipolaire ? Non. C’est juste qu’il sait très bien que « son » BGV ne décrit pas la réalité. Le théorème BGV est-il donc une perte de temps ? A quoi sert un théorème qui ne décrit pas le monde réel ? A comprendre, justement. Il peut être très utile de résoudre un modèle, même si l’on sait qu’il ne décrit pas le monde réel. Comprendre le simple peut aider à comprendre le compliqué. Un exemple célèbre en physique est celui du « modèle d’Ising » qui parle d’une chaine unidimensionnelle d’atomes. Pourtant le monde n’a pas 1 dimension mais 3. Mais comprendre ce qui se passe en 1 dimension est très utile pour le reste.

Le diagramme ci-dessous résume la situation. On sait que l’univers est passé il y a 13 ou 14 milliards d’années par une phase dense et chaude et qu’il est depuis en expansion. Tout ce que l’on peut dire sur ce qui s’est passé avant relève de la spéculation, commencement ou pas. Élever la spéculation numéro 1 au-dessus des autres relève pour le moment plus de l’idéologie que de la science. Voici par exemple plus de 1600 articles[9] scientifiques, tous dans des revues à comité de lecture, traitant de la spéculation 2 (que les auteurs évoquent en page 164).

 

tps 0 univers

 

Le réglage fin de l’univers

Le « réglage fin » est le fait que compte tenu des lois de la physique que nous connaissons, les constantes[10] qu’elles contiennent ne peuvent être trop modifiées sans obtenir un univers impropre à la vie. C’est tout à fait vrai. Ce n’est pas du tout un délire mystique. Martin Rees, Cambridge University Press, Review of Modern Physics[11], Annual Review of Nuclear and Particle Science[12], Nima Arkani-Ahmed[13], grand manitou de Princeton ou bien Leonard Susskind[14], pareil à Stanford, n’ont pas pour habitude d’écrire/publier pour faire plaisir aux croyants.

Son explication, car en effet, on n’en a pas pour le moment, est une autre paire de manche. Voyons ce qu’elle pourrait être avec quelques paraboles.

Imaginez que personne d’autre que vous ne joue au Loto. Vous ne jouez qu’une seule et unique fois. Et vous gagnez ! Soit vous avez une chance phénoménale, soit vous avez triché. Vous avez joué en douce 1 million de fois, et l’un de vos bulletins était le bon.

Ou bien imaginez-vous sans personne à 10 km à la ronde. On lâche de très haut une seule goutte d’eau, et elle vous tombe dessus. De nouveau, chance incroyable. Mais s’il pleut, vous serez forcément mouillé(e).

Et bien pour le réglage fin de l’univers, c’est pareil. Les constantes qui entrent dans les équations qui le gouvernent, du moins celles que l’on connait, sont finement ajustées pour que la vie soit possible. Donc,

  1. Soit nous avons une chance incroyable.
  2. Soit il existe une multitude d’univers avec des constantes différentes, et nous sommes dans l’un de ceux qui permet la vie.
  3. Soit… un Dieu a ajusté les constantes pour que ça marche.

L’option 1 est inenvisageable vue l’incroyable improbabilité de la chose. C’est ce dont parle pertinemment le chapitre 8 du livre, tout en énumérant concrètement les ajustements que nous connaissons. Restent donc les options 2 et 3. Notons que la 2 n’implique pas l’athéisme puisqu’une explication ne nie pas du tout l’existence de Dieu. Elle pousse juste le « Dieu bouche trou » un peu plus dans ses retranchements. Mais bon, les auteurs choisissent de l’écarter. C’est donc de cela que je parlerai.

 

Mon commentaire

Si donc on écarte l’option 2, il ne reste évidemment que la 3. Il est intéressant de noter que Nima Arkani-Ahmed, cité plus haut, le reconnait tout à fait dans la conférence dont la référence figure en notes :

Nous en savons maintenant assez sur la physique pour savoir à quoi ressemblerait l’univers si nous changions les constantes. Ce serait une coïncidence très intéressante que les chiffres soient sortis de cette façon. Si cela se produisait je commencerais à devenir religieux.

Mais l’option 2 est-elle si facile à éliminer ? Je trouve que les auteurs le font d’une manière bien trop cavalière au chapitre 9. Ils y mentionnent la théorie des cordes et l’inflation d’une manière confuse qui ne rend pas justice à leur rôle.

En bref : la théorie des cordes admet des valeurs distinctes pour les constantes des lois de la nature. Elle admet donc, potentiellement, d’autres univers avec des constantes différentes. Mais sont-ils réels ? Ces autres univers avec des constantes différentes existent-ils vraiment ? C’est là qu’entre en jeu la théorie de l’inflation (du moins une de ses variantes) dans laquelle un univers peut donner naissance à d’autres, sans que cela ne s’arrête jamais. L’inflation va générer une foule d’univers, et la théorie des cordes fait qu’ils sont tous différents. Il pleut des univers ! Cordes + inflation = multivers = une foule d’univers avec des constantes différentes.

Le tandem cordes/inflation tient-il la route ? Voici les raisons pour lesquelles je trouve cavalier de le mettre au rancart en 2021,

  1. Certes, certains tiennent à l’idée pour des raisons idéologiques. Mais la théorie des cordes n’est pas née ainsi. C’était à l’origine une théorie des forces nucléaires. Il y a de surcroît de très bonnes raisons de penser que la MQ et la RG doivent pouvoir s’unifier. Et la théorie des cordes est une excellente candidate. Le multivers n’est pas qu’une « technique d’évitement » idéologique (page 207).
  2. Certes, l’inflation est spéculative, mais infiniment moins que la théorie des cordes. Dans sa version la plus simple par exemple, les prédictions qu’elle fait sur la structure du fond diffus cosmologique sont tout à fait vérifiées.
  3. Si la théorie des cordes et l’inflation sont vraies, alors le multivers est une conséquence inévitable. Des ondes de choc au boson de Higgs, il est arrivé tant de fois dans l’histoire de la physique qu’un phénomène prédit sur le papier soit finalement observé dans le monde réel, que je préfère être prudent.
  4. Le multivers vous étonne ? L’idée semble délirante ? Pour Rava Abba ben Yossef, docteur du Talmud babylonien du 4eme siècle, notre univers mesurait mille « parasanges », c’est à dire environ 30 000 km. Imaginez sa tête si on lui avait parlé de 93 milliards d’années-lumière. Imaginez la tête de Newton si on lui avait dit que le temps et l’espace sont élastiques façon Einstein. La tête de Descartes si on lui avait parlé de MQ. Celle de Christophe Collomb si on lui avait parlé de dérive des continents. Etc. Il me semble que si l’histoire des sciences nous enseigne une chose, c’est qu’une hypothèse n’est pas fausse parce qu’elle semble délirante.

Il est tout à fait vrai que la théorie des cordes n’a jamais pu être mise à l’épreuve. Et alors ? Loin de moi l’idée de penser qu’elle n’en a pas besoin. Mais ce n’est pas parce que l’on n’a pas trouvé le moyen de le faire aujourd’hui, qu’on ne pourra jamais le faire. Galilée aurait-il pu tester la MQ ou la RG ? On peut maintenant le faire dans un laboratoire de la taille d’une cuisine, mais jamais Galilée n’aurait pu y parvenir ni même, probablement, imaginer qu’on puisse le faire un jour.

Pour plus d’infos sur le sujet, je renvoie le lecteur à l’article de Tom Rudelius, Chrétien et physicien ayant fait sa thèse de doctorat sur le sujet à Harvard sous la direction de Cumrun Vafa. Ou bien au livre de Joseph Conlon, Why String Theory ?. Vous pouvez aussi écouter Don Page, physicien et Chrétien, déclarer dans cette interview,

oui, je crois que plusieurs univers existent bien que je n’en sois pas certain [15].

 

Je voudrais enfin commenter un paragraphe dérangeant : celui intitulé « Hugh Everett et la théorie des mondes multiples » en page 204. Dérangeant pour 2 raisons. Premièrement, la théorie d’Everett est présentée comme une solution naturaliste à l’énigme du réglage fin. Ce n’en est pas une, pour la simple raison que chez Everett, les mondes multiples ont les mêmes constantes que notre monde. Deuxièmement, et c’est le plus dérangeant, Everett est présenté comme un ivrogne dont les délires n’ont reçu aucun écho. Ainsi lit-on, toujours en page 204,

en 1954, au cours d’une nuit un peu arrosée au xérès, Hugh Everett, discutant des paradoxes de la physique quantique avec un camarade de cours à Princeton, émet, sous forme de boutade, l’hypothèse d’univers multiples… mais sa théorie iconoclaste ne trouve aucun écho, même si elle constitue indéniablement une source d’inspiration pour les auteurs de science-fiction.

Il est donc important que le lecteur sache,

  1. Que l’article d’Everett fut publié dans la prestigieuse Review of Modern Physics, qui n’a pas l’habitude d’imprimer des âneries. Elle publie par exemple les conférences Nobel en physique depuis des décennies.
  2. Que son directeur de thèse n’était autre que John Wheeler, l’un des physiciens les plus importants du siècle dernier.
  3. Que Wheeler consacra un article entier à la théorie d’Everett, de nouveaux dans Review of Modern Physics, dont la fin concluait : “Aucune échappatoire ne semble possible à cette formulation d’états relatifs [celle d’Everett] si l’on veut avoir un modèle mathématique complet de la mécanique quantique interne à un système isolé”[16].
  4. Enfin, que l’article d’Everett de 1954 a été cité plus de 1100 fois dans la littérature scientifique (pas dans Paris Match), et pas pour s’en moquer.

Voulez-vous un réel exemple de scientifiques dont les théories ne trouvent aucun écho ? Les frères Bogdanov, cités en pages 100 du livre et remerciés en page 565. Vous pouvez vérifier. Citer les Bogdanov et se moquer d’Everett, c’est le monde à l’envers.

 

La citation d’Alexander Vilenkin

Quelques mots pour finir sur ces mots d’Alexander Vilenkin,

Avec la preuve [le théorème BGV] maintenant établie, les cosmologistes ne peuvent désormais plus se cacher derrière la possibilité d’un univers éternel dans le passé. Il n’y a pas d’issue de secours, ils doivent faire face aux problèmes d’un commencement cosmique.

Cette citations, mentionnée 3 fois dans l’ouvrage, en pages 100, 206 et 249, revient sans cesse dans ce contexte et le lecteur informé la connait certainement. Il ne me semble donc pas inutile de lui dédier quelques mots.

Bien que j’aie déjà expliqué pourquoi le théorème BGV ne décrit pas le monde réel, je pense qu’il est utile de se poser les questions suivantes avant de déclarer Vilenkin vainqueur par KO :

  • Comment se fait-il que Alan Guth, le « G » de BGV, ait déclaré publiquement que l’univers est probablement éternel mais que fondamentalement, personne ne sait ? (Voir photo plus haut).
  • Tant qu’à décider que quelque chose est vrai parce qu’une pointure l’a dit, pourquoi ne pas sélectionner cette autre citation, de Anna Ijjas (New York University), Avi Loeb (Harvard) et Paul Steinhardt (Princeton) : « Bien que la plupart des cosmologistes supposent un bang, il n’y a actuellement aucune preuve – zéro – que l’événement qui s’est produit il y a 13,7 milliards d’années était un bang ou un rebond. »[17] Ces trois-là n’ont-ils donc jamais entendu parler de BGV ?
  • S’il a été démontré sans équivoque que le Big Bang fut le commencement, que font donc les auteurs des 1600 articles déjà cités, qui étudient la spéculation numéro 2 dans la figure plus haut, c’est-à-dire l’option «rebond» ? Ces gens aiment-ils donc perdre leur temps ? Et que font les comités de lecture, en laissant passer 1600 articles qui ne seraient que divagations si BGV s’appliquait toujours ?

Je ne sais pas trop ce que Vilenkin avait en tête quand il a écrit ça, mais il est clair qu’il exagère. Du reste, il semble qu’il ait récemment mis (un peu) d’eau dans son vin, avec une phrase qui elle, n’est jamais citée, “La question de savoir comment l’univers a commencé est toujours enveloppée dans un cocon de mystère”.[18]

Conclusion

Cette critique est déjà assez longue et je préfère en rester là. Comme je l’ai dit, je trouve l’histoire du Big Bang bien racontée. Je trouve aussi l’explication du réglage fin tout à fait satisfaisante. Je me sens également proche d’autres parties du livre que je n’ai pas commentées, comme le chapitre 18 qui pose la question « Qui peut être Jésus ? », avant de reprendre un argumentaire de CS Lewis qui m’avait ébranlé lorsque j’ai découvert celui qui fut bien plus qu’un charpentier.

Hélas, je trouve l’argumentaire scientifique empreint d’idéologie. Ce n’est pas parce qu’un argument va dans mon sens qu’il est juste. Peut-être un jour prouvera-t-on réellement que l’univers eut un commencement. Je serai alors ravi d’intégrer la chose à mon couteau Suisse apologétique. Mais ce jour-là n’est pas venu.

En attendant, je préfère que ma foi repose sur Jésus que sur un roc qui pourrait s’avérer être du sable.

 

 


Notes

[1] Toutes les lois que nous connaissons ont leur limite, sans exception.

[2] Comme l’écrivent les auteurs quand ils définissent le terme en page 558, l’entropie est une mesure du désordre dans un système. Le second principe de la thermodynamique dit que dans un système fermé, l’entropie doit croitre avec le temps.

[3] “Now, in present-day physics there is no reasonable definition of temperature and entropy that holds in such a regime. Thus, when we consider temperature and entropy of the very early universe, it is very likely that we do not know what we are talking about.”

[4] “So scheint es, daß die Quantentheorie nicht nur die MAXWELLSche Elektrodynamik, sondern auch die neue Gravitationstheorie wird modifizieren müssen.”

[5] Einstein, Albert, The Meaning of Relativity, Appendice à la seconde edition, (1950), 129.

[6] Celui qui dit que l’entropie doit tout le temps croître.

[7] Voir figure 5 de cet article.

[8] Voir son intervention dans cette conférence.

[9] Le lien renvoi à la base de données Smithsonian/NASA Astrophysics Data System (ADS). Tenue par la NASA, l’institut Smithsonian et l’université de Harvard, elle est gratuite d’accès et indexe les articles de physique ou d’astrophysique parus dans des revues à comité de lecture. Elle permet de court-circuiter la presse grand public et de se rendre compte directement de l’influence scientifique d’un chercheur. Einstein et Hawking mis à part, la renommée médiatique n’a pas grand-chose à voir avec l’importance scientifique. Des gens comme Lev Landau, Hans Bethe, Yákov Zeldóvich, John Wheeler ou Roger Blandford sont inconnus du grand public et ont pourtant eu plus d’influence scientifique que bien des prix Nobels. Vous trouverez ici un mode d’emploi de cette base de données.

[10] Vitesse de la lumière, constante de Planck, charge élémentaire, etc.

[11] Version gratuite.

[12] Version gratuite.

[13] Nima Arkani-Hamed, “Space-Time, Quantum Mechanics and the Multiverse”, Talk in Oxford, dec 3, 2013.

[14] Leonard Susskind, the Theoretical Minimum, Statistical Mechanics, Lecture 10.

[15] “Yes I do believe that multiple universes exist although I’m not certain about them.”

[16] “No escape seems possible from this relative state formulation if one wants to have a complete mathematical model for the quantum mechanics that is internal to an isolated system.”

[17] “Although most cosmologists assume a bang, there is currently no evidence—zero—to say whether the event that occurred 13.7 billion years ago was a bang or a bounce.” Anna Ijjas, Avi Loeb, Paul Steinhardt, Pop Goes the Universe, Scientific American, Janvier 2017. En ligne ici.

[18] “The question of how the universe began is still enveloped in a cocoon of mystery”. Alex Vilenkin, Cosmology for the Curious, Springer 2017, p. 331.