Action de Dieu et marche du monde

Nous pouvons en convenir, face aux découvertes de la science moderne, notre pensée chrétienne s’est souvent trouvée confrontée à des questions profondes et de nature épistémologique, c’est à dire sur la manière dont nous construisons nos connaissances.

En tant que croyants, nous pouvons être sommés, implicitement ou explicitement, de choisir entre la rigueur de notre raison et la ferveur de notre foi (comme si l’une excluait l’autre). Cette tension se cristallise de manière particulièrement aiguë autour de la question de l’action de Dieu dans le monde.  Les derniers commentaires sur ce blog témoignent de l’importance et de la complexité du sujet. C’est pourquoi nous proposons à l’aide d’une série dédiée à la providence divine de répondre à la question suivante :

Comment pouvons-nous concilier l’affirmation biblique d’un Créateur souverain, personnel et agissant, avec la description scientifique d’un univers régi par des lois naturelles autonomes et mathématiquement descriptibles ?

Plus de détail (sommaire de la série)

Au sommaire de cette série

Pour répondre à cette question, nous suivrons un itinéraire en plusieurs étapes inspiré par l’approche libératrice de Karl Barth, dont voici le fil rouge :

  • Sortir des fausses pistes : le « Dieu Horloger » et le « Dieu Bouche-Trou »
  • Le grand retournement : regarder le Christ plutôt que les étoiles
  • Le Cosmos comme un « Théâtre » – comment penser la souffrance animale et la mort naturelle dans ce cadre ordonné ?
  • La « Boîte à Outils » de la Providence : Préserver, Accompagner, Diriger
  • Repenser le Miracle dans un monde ouvert

L’Impasse Épistémologique et Théologique dans la Modernité

Historiquement, la difficulté soulevée par la question de notre introduction a engendré une fausse dichotomie, simplifiant souvent la réflexion croyante entre deux paradigmes extrêmes et mutuellement exclusifs : le déisme et l’interventionnisme.

Dans mon cheminement personnel, c’est le chapitre 6 du livre du physicien et théologien Ian Barbour, Quand la science rencontre la religion qui a constitué le véritable point de départ d’une réflexion théologique structurée sur la question de l’action de Dieu dans le Monde.

Plus de détail

Ce thème, comme de nombreux autres au sein du christianisme, se caractérise par le fait qu’il unit les croyants autour d’une affirmation de foi commune, mais les divise dès qu’il s’agit d’en modéliser les modalités. Si le consensus est total sur l’énoncé : Dieu agit au cœur d’un monde régi par des lois naturelles, la divergence apparaît sur le « comment » de cette action divine.

Nous touchons ici à l’interstice entre deux démarches :

  • Le témoignage biblique, qui confesse avec force que Dieu soutient activement sa création et exerce sa sollicitude envers ses créatures. (Ps 104.27-28, Mat 6.26-30, Col 1.16-17).
  • Le geste théologique, qui s’efforce de formaliser ces données au sein d’un système doctrinal cohérent, en dialogue constant avec l’observation empirique du réel.

La synthèse remarquable de Barbour revêt l’avantage de présenter des orientations théologiques liées au modèle de relation entre science et foi adopté par différents théologiens. A ma grande surprise, la section consacrée à Karl Barth ne rend absolument pas justice à la pensée de ce théologien de référence et la lecture superficielle qu’en propose Barbour fait de la doctrine de la providence de Barth un véritable contresens de ce qu’il expose dans son œuvre majeure.  En effet Barbour voit chez Barth un Dieu marionnettiste qui manipule la nature ! Or, comme nous le verrons avec cette série, c’est très loin d’être le schéma proposé par Barth.

Avant d’en venir à sa proposition, rappelons les deux positions que nous venons d’évoquer :

La Tentation du Déisme et le « Dieu Horloger »

Le paradigme déiste trouve ses racines philosophiques dans les Lumières et dans une lecture strictement mécaniciste de la physique newtonienne. Émerveillés par la régularité mathématique du cosmos, de nombreux penseurs des XVIIIe et XIXe siècles ont conceptualisé l’univers comme une immense machine, une horloge parfaite.

Dans ce modèle, le rôle de Dieu est alors réduit à celui du « Grand Horloger » : il a conçu les plans, assemblé les rouages stellaires et biologiques, remonté le mécanisme initial, pour ensuite se retirer.

Ce modèle présente, il est vrai, un certain attrait intellectuel : il évite tout conflit frontal avec la science, puisque Dieu n’interfère plus avec les lois de la nature.

Cependant, sur le plan théologique, le déisme vide le christianisme de sa substance fondamentale. Un Dieu relégué aux confins de l’origine des temps est un Dieu silencieux et impersonnel. Ce cadre finit par rendre caduques la notion de providence, l’efficacité de la prière, et ultimement le cœur même de l’Évangile : l’Incarnation, où Dieu s’implique personnellement dans l’histoire humaine.

Le Piège de l’Interventionnisme et du « Dieu Bouche-Trou »

Par désir légitime de préserver la proximité de Dieu face à ce déisme froid, de nombreux croyants privilégient un modèle dit « interventionniste ». Dans cette perspective, la souveraineté de Dieu s’exprime par sa capacité à agir « de l’extérieur » sur le cours de la nature, parfois en suspendant momentanément les lois physiques pour manifester sa présence ou sa toute-puissance.

Si cette approche souligne avec raison que Dieu n’est pas prisonnier de sa création, elle sous-entend une conception fermée de l’univers, obligeant Dieu à intervenir de « l’extérieur » et comporte des fragilités importantes. Elle peut en effet glisser vers une forme de « concordisme », où l’on tente de forcer le texte biblique à valider des théories scientifiques modernes, ou inversement à donner la primauté à une lecture littérale du texte biblique et rejeter les résultats de la science.

Surtout, ce modèle risque d’enfermer la foi dans la recherche d’un « Dieu bouche-trou » (God of the gaps). On cherche alors les preuves de l’action divine uniquement là où la science avoue ses limites actuelles (l’origine de la vie, la complexité de certains organismes ou fonctions, etc.). Le danger ici est double :

  1. Une foi vulnérable : À chaque fois que la science progresse et explique un phénomène autrefois mystérieux, la « place » de Dieu semble se réduire, ce qui peut engendrer une anxiété spirituelle inutile, voire une crise de foi.
  2. Une vision limitée de la Création : Cela suggère paradoxalement que Dieu serait absent de la « marche normale » et régulière du monde. Or, la Bible nous rappelle que la fidélité de Dieu se manifeste tout autant dans la merveilleuse régularité des lois qui maintiennent la vie au quotidien que dans les événements extraordinaires.

C’est dans ce contexte que certains observateurs non-croyants, par provocation ou par attente sincère, exigent des « preuves » divines sous la forme d’infractions spectaculaires à la physique contemporaine, ce qui enferme le dialogue dans un malentendu inutile.

C’est là que l’exigence de rigueur théologique nous invite à un pas de plus : ne pas limiter l’action de Dieu aux seules « infractions » qu’il ferait aux lois de la nature, mais apprendre à reconnaître sa main dans la régularité même du cosmos.

L’Apport Magistral de Karl Barth

C’est précisément pour nous sortir de ce faux dilemme, déisme vs interventionnisme, que l’œuvre du théologien réformé suisse Karl Barth (1886-1968) s’avère d’une pertinence indéniable. Dans le volume III/3 de son œuvre monumentale, la Dogmatique[1], Barth entreprend une refondation magistrale de la doctrine de la providence (paragraphes 48 et 49).

Si Barth est réputé pour son adhésion à un modèle qui privilégie la séparation des domaines entre science et foi, son exigence épistémologique et son refus de mélanger les registres de la révélation et de l’investigation empirique nous offrent un cadre intellectuel rigoureux et libérateur. Barth nous démontre de manière exhaustive et profonde qu’il est possible de confesser l’action continue, personnelle et souveraine de Dieu sans pour autant invalider l’autonomie des processus naturels découverts par la science contemporaine, ni sombrer dans le fatalisme (c’est-à-dire l’idée que la marche du monde serait enfermée dans un destin aveugle ou une mécanique inéluctable).

Plus de détail

Si Karl Barth est aujourd’hui salué comme l’un des penseurs les plus influents du XXe siècle – certains (comme par exemple le théologien catholique von Balthasar)  voyant en lui le plus grand théologien depuis Thomas d’Aquin ou Jean Calvin – sa pensée reste paradoxalement peu connue du grand public des Églises françaises. Cette relative méconnaissance s’explique par le fait que Barth s’est principalement exprimé dans un cadre académique extrêmement exigeant, publiant une œuvre dont la densité (26 volumes physiques en français) peut intimider.

Pour ma partl, j’aborde cet auteur rarement seul, pour ce volume de sa Dogmatique, j’ai sélectionné des commentaires parmi les spécialistes les plus reconnus, notamment, George Hunstinger, Christopher Green et Thomas Torrance, vous retrouverez les références en Notes.

Notre objectif avec cette série d’articles est de vulgariser ces concepts théologiques denses, afin de fournir les clés d’un dialogue apaisé, intellectuellement rigoureux et respectueux à la fois du texte biblique et des données de la science contemporaine.

Le Fondement et la Forme de la Providence (§ 48) : Redéfinir l’action de Dieu

Avant d’entrer dans la critique que Barth adresse à la théologie de son temps, il convient de préciser de quoi nous parlons.

Classiquement, avant les travaux de Barth, la dogmatique chrétienne, qu’elle soit catholique (à la suite de Thomas d’Aquin) ou protestante (dans l’orthodoxie réformée), s’accordait sur une définition générale. La providence y était comprise comme l’action souveraine et continue par laquelle Dieu maintient l’univers dans l’existence, accompagne l’action des créatures et gouverne toutes choses vers leur but ultime. Cette approche traditionnelle mettait l’accent sur la gestion sage de Dieu, mais elle avait fini par diviser cette action en deux : une providence dite « générale » pour la bonne marche du monde naturel (indépendante du salut), et une providence « spéciale réservée au salut et aux miracles.

Le principe de base : Pas de Dieu sans Jésus

Karl Barth ne rejette pas cette idée de soin divin. Mais dès les premières lignes du paragraphe 48 de sa Dogmatique, il la recadre de manière précise. Pour lui, la providence désigne le fait que l’histoire entière du monde :

…se déroule à tous égards et tout entière sous la souveraineté paternelle de Dieu, le Créateur, dont la volonté s’accomplit et se fait connaître au sein de l’élection gratuite, c’est à dire dans l’histoire de l’alliance entre Lui-même et l’homme, soit en Jésus-Christ.

Karl Barth, Dogmatique, III/3 §48.1 (p. 1)

La nuance est capitale : pour Barth, la providence n’est pas une « loi générale » abstraite du cosmos ; c’est le prolongement direct et l’exécution de l’amour de Dieu révélé en Jésus-Christ. Et si cette définition semble à première vue centrée sur « l’homme », il ne faut pas s’y tromper : pour Barth, l’univers tout entier n’a été créé et n’est maintenu dans l’existence que pour servir de « théâtre » indispensable à cette alliance. La nature et ses lois sont donc fondamentalement incluses dans cette sollicitude divine.

Bien comprendre Barth, c’est avoir saisi qu’il est impossible de se faire une idée de Dieu qui ne soit pas basée sur le Christ. Si nous essayons de définir Dieu en dehors de ce qu’il nous montre en Jésus, nous ne parlons plus du Dieu chrétien, mais d’une idole ou d’un concept philosophique abstrait.

Le constat d’un échec historique

C’est précisément à partir de ce recadrage christocentrique que Karl Barth pose un diagnostic très critique sur l’évolution de la théologie chrétienne post-Réforme (XVIe et XVIIe siècles)[2]. Il identifie la source de notre problème moderne dans une erreur méthodologique majeure : l’intrusion de la philosophie spéculative et de la théologie naturelle au cœur même de la doctrine chrétienne de la providence. Pour mémoire, on appelle théologie naturelle la tentative de déduire l’action et les attributs de Dieu par la seule observation de la nature ou de la raison, indépendamment de toute révélation surnaturelle[3].

Même chez Calvin

Barth note avec regret que même chez Jean Calvin, on a du mal à trouver un lien direct entre la Providence et Jésus-Christ. Bien que certains chercheurs (comme W. Niesel) essaient de défendre Calvin, Barth trouve que, dans les faits, Calvin parle souvent de la puissance de Dieu de manière très générale.

Le problème de la « coquille vide »

Voici le le point central de sa critique : Les théologiens de « l’orthodoxie protestante » ont décrit la Providence comme la domination d’un Être suprême omnipotent, omniscient et juste.

  • Le danger est que pour Barth, cette définition est une « coquille vide ». C’est un concept « tout terrain » que n’importe qui (un philosophe païen comme Cicéron ou Sénèque, un déiste ou un juif) pourrait accepter.
  • Le résultat : On finit par adorer une « Puissance Absolue » sans savoir ce que cette puissance veut réellement. On décrit Dieu comme un monarque tout-puissant sur sa création, mais on oublie que ce monarque est avant tout le Père de Jésus-Christ.

Les conséquences concrètes

Barth ne fait pas seulement de la théorie ; il montre que cette erreur a eu des conséquences graves dans l’histoire :

  1. La porte ouverte au sécularisme : En utilisant la raison et la nature pour prouver la Providence, c’est à dire l’action de Dieu dans le monde (comme le faisaient les Grecs et les Romains), les théologiens ont rendu la foi en Christ facultative. Si on peut connaître Dieu par la nature, pourquoi aurait-on besoin de l’Évangile ?
  2. L’impuissance face aux tragédies : Cette foi « générale » en un Dieu puissant s’effondre dès qu’une catastrophe survient (comme le séisme de Lisbonne ou les guerres mondiales).
  3. La récupération politique : Barth publie une œuvre audacieuse en 1949 et contextualisée. Il explique que c’est parce que le mot « Providence » était devenu un concept vide de son sens chrétien, qu’il a pu être récupéré par des dictateurs comme Adolf Hitler, qui l’utilisait pour justifier ses propres actes de puissance.

La solution de Barth

Barth conclut qu’il ne faut pas jeter tout le travail des anciens théologiens, car ils restaient des chrétiens sincères. Mais il faut tout reconstruire sur une base différente :

  • La Providence est une affaire de foi. On ne peut pas prouver que Dieu conduit le monde en regardant l’ordre de la nature ou l’histoire.
  • Le centre, c’est le Père. Le Dieu qui gouverne l’univers est le même Dieu qui nous a sauvés en Jésus-Christ. Sa « domination » n’est pas une force aveugle, c’est l’exercice de sa grâce.
  • La primauté du Christ. On ne peut pas avoir une logique pour parler du salut (Jésus) et une autre logique différente pour parler de la météo ou de l’histoire (une force suprême). Tout doit passer par le Christ.

En résumé et pour conclure cette première partie :

Barth reproche à la tradition chrétienne y compris sa propre famille protestante, d’avoir « emprunté » son idée de Dieu aux philosophes pour expliquer comment le monde tourne. Il nous appelle à cesser de regarder les « lois de la nature » ou la « raison » pour comprendre l’action de Dieu, et à regarder uniquement Jésus-Christ pour y voir le vrai visage du « Gouverneur » de l’univers.

Dans notre prochain article, nous verrons l’impact de ce changement de paradigme et notamment comment Barth conteste la notion de cause première souvent évoquée en théologie pour concilier un monde régi par des lois naturelle avec la souveraineté de Dieu.


Notes et références

Ouvrages de références principaux pour la série :

  • Karl Barth, Dogmatique, Vol III/3, Labor et Fides, 1962.
  • George Hunsinger, How to Read Karl Barth: The Shape of His Theology, Oxford University Press, édition Kindle, 1991.
  • Christopher Green, Doxological Realism: A Study in Karl Barth’s Theological Epistemology, T&T Clark, 2015.
  • Thomas F. Torrance, Divine and Contingent Order, Oxford University Press, 1981

Pour cet article

  • Ian G Barbour, Quand la science rencontre la religion, Edition du Rocher collection Transdisciplinarité, 2005

[1] Loin de tout dogmatisme figé, la dogmatique est pour Barth l’examen de conscience permanent de l’Église, visant à s’assurer que son discours reste toujours fidèle à la vérité de l’Évangile révélée en Jésus-Christ.

[2] Le développement de cette section est un commentaire de la fin du § 48.2 du vol III.3 de la Dogmatique de Barth.

[3] Voir par exemple la définition de Paul Clavier, Qu’est-ce que la théologie naturelle ?, France, Vrin, 2004, p. 7.


1 Articles pour la série :

L'Action de Dieu et les Lois de la Nature : L'approche libératrice de Karl Barth


  • Dieu est-il un horloger ou faut-il attendre des miracles pour voir son action ? La réponse de Karl Barth (Cet article)