L’IA et le rêve transhumaniste d’une vie parfaite
Une vie parfaite, libre de toutes les maladies et de la mort, omniscient et omnipotent. Il est vrai que l’homme a toujours cherché à se transformer par la technique. Depuis l’aube de la civilisation, il a cherché à dépasser ses limites, à améliorer son existence, à se libérer de la souffrance et de la finitude. Cette quête est ancienne, mais semble, pour certains, accessible avec les dernières avancées de l’IA.
Parmi les enthousiastes de l’IA, nous pouvons y trouver des passionnés de technologie, des personnes qui y voient une force significative pour le bien commun, mais aussi des personnes qui regardent l’IA comme un rouage essentiel au développement d’un meilleur être humain, d’un homme augmenté, d’un Homo Deus, d’un homme qui se prend pour un Dieu.
L’entreprise Neuralink d’Elon Musk illustre bien cette ambition. Elle développe des puces cérébrales permettant aux personnes handicapées de contrôler des appareils par la pensée. Précisément, ce serait pour des jeunes personnes tétraplégiques ou atteintes de la maladie de Charcot, en vue de leur donner la possibilité de contrôler un téléphone ou un ordinateur ou un exosquelette et donc de mieux interagir avec le monde. Toutefois, au-delà de cet objectif louable, cette technologie ouvre aussi la porte à d’autres usages : l’accès instantané au savoir, le contrôle d’objets par la pensée. Ces aspirations rappellent davantage une volonté de divinité qu’un simple progrès technologique.
De même, certaines entreprises permettent aujourd’hui de donner une « vie artificielle » à nos défunts par des avatars numériques interactifs, entraînés à l’aide de données au préalable enregistrées par ces derniers lorsqu’ils étaient en vie. Certains y voient une aide au deuil, d’autres soulignent le risque de dépendance émotionnelle.
Cette démarche semble traduire une peur fondamentale : celle de la mort et du temps qui passe. Le transhumanisme cherche à répondre à cette angoisse en promettant une existence prolongée, voire éternelle, grâce à la technologie.
Les discours de ces enthousiastes, que l’on peut qualifier d’extrêmes, laissent entrevoir le désir pour une nouvelle création, en réponse aux souffrances de ce monde et aux difficultés de la vie. Cependant, pour le transhumanisme, cette nouvelle création sera terrestre et passera par deux éléments : l’amélioration du corps humain voire son transfert sur un support éternel et l’acquisition d’une intelligence absolue.
Le transhumanisme voit dans l’intelligence le moyen de se sauver, de se faire le messie de l’humanité.
L’intelligence artificielle, une nouvelle voie vers la divinité ?
Le transhumanisme place l’intelligence au cœur du salut de l’humanité. Mais considérer l’intelligence comme un moyen de devenir un dieu est un projet risqué. Dans le jardin d’Éden, le serpent incite Ève à manger le fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, lui promettant : « Vous serez comme des dieux ». Pourtant, loin de les diviniser, cette intelligence nouvelle les confronte à leur propre finitude et à leur responsabilité morale. L’Ecclésiaste nous rappelle que la quête du savoir, lorsqu’elle est déconnectée de la sagesse et de l’amour, est illusoire et vaine : « Vanité des vanités, tout est vanité ». Dès lors, pouvons-nous vraiment réduire l’être humain à son intelligence ? Si c’était le cas, la création d’une IA avancée signifierait que nous avons recréé l’humain. Or, il manque une dimension essentielle : la volonté.
La volonté
Et c’est là que nous rejoignons le second groupe, celui des craintifs de l’IA. Il est normal d’avoir peur si on considère les imperfections ou les biais de l’IA. Imperfections lors d’une chirurgie entièrement contrôlée par une machine ou biais dans le système de recrutement automatisé d’Amazon. Le premier exemple met en lumière notre force ou agilité imparfaite et le second exemple notre caractère imparfait, nos défauts de cœur, nos tendances pour des comportements injustes et néfastes. Les modèles d’IA apprennent sur des données de la réalité, avec les imperfections que nous humains avons insérées involontairement, à cause d’une incapacité ferme ou d’une faiblesse de cœur. Si les données sont injustes, c’est parce que notre jugement est injuste. Nous ne pouvons donc pas espérer que les systèmes d’IA dépassent nos faiblesses. Les modèles d’IA reflètent nos défauts et la double utilisation que nous pouvons en faire illustre ce que Paul pouvait dire dans sa lettre aux Romains : “Car je ne fais pas le bien que je veux, et je fais le mal que je ne veux pas”.
Concernant le groupe des craintifs de l’IA, nous pouvons mentionner une autre crainte : celle du Terminator ou de Frankenstein. La crainte d’une émergence d’une volonté dans les systèmes d’IA. Dans un podcast[1] de France Inter “Le code a changé”, Étienne de Rocquigny, mathématicien et entrepreneur, nous éclaire à ce sujet : la peur pour les craintifs de l’IA et l’espoir pour les enthousiastes prennent leur source de l’incertitude présente dans ces systèmes d’IA. En effet, les derniers modèles d’IA (ceux entraînés par apprentissage profond) présentent une complexité presque abyssale, avec des dizaines et des centaines de millions de paramètres, menant à un nombre de calculs gigantesque. Pour les scientifiques, la compréhension de ces modèles nous échappe, d’où l’incertitude. Pour le transhumanisme, cette incertitude laisse une place, une opportunité pour qu’émerge une volonté, quelque chose de divin. Pour les moins enthousiastes, cette incertitude laisse planer la peur de l’inconnu, le manque de contrôle.
C’est aussi dans cette incertitude que nous pouvons avoir l’impression que la créativité est une caractéristique humaine que les modèles d’IA possèdent déjà. Pour cela, nous pouvons penser de nouveau à l’image générée par Midjourney, qui a remporté le premier prix dans la catégorie « art digital et photos retouchées numériquement » d’un concours d’art qui s’est déroulé en 2022 au Colorado, aux États-Unis. Nous voyons que les modèles d’IA parviennent à simuler l’intelligence et la créativité. Il paraît donc normal de se poser la question : que reste-t-il qui nous distingue des modèles d’IA ?
L’amour
Chercher à augmenter l’homme oblige à réduire l’homme à ses seules capacités cognitives et biologiques. L’amour devrait alors être soustrait. Ici, nous ne parlons pas seulement d’amour romantique, mais de la capacité profonde d’aimer ses proches, ses amis, son prochain.
Certains pourraient objecter que nous pouvons ressentir des émotions en interagissant avec un modèle d’IA. Mais éprouver une sensation agréable ne signifie pas que la source de cette sensation est authentique. Les drogues procurent un plaisir immédiat, mais elles rendent esclave. De la même manière, des entreprises développent aujourd’hui des avatars numériques pour répondre aux besoins affectifs d’individus souffrant d’isolement social. Ces petits-amis ou petites-amies IA connaissent un succès croissant, notamment chez certains hommes, car elles offrent un amour sans effort, sans jugement. Toutefois, ces modèles nous endurcissent et nous rendent moins tolérants comme nous avions pu le voir à travers les témoignages de deux utilisatrices. Ces modèles altèrent notre compréhension de l’amour. L’IA révèle ainsi une faille inquiétante en nous : notre incapacité à accepter les imperfections des autres, notre paresse à bâtir des relations authentiques, notre orgueil qui nous pousse à croire que c’est l’autre qui doit changer, jamais nous-mêmes.
L’IA semble offrir un salut technologique pour certains, mais force à abandonner une de nos spécificités d’humain qu’est l’amour. Serions-nous vraiment alors des humains ? Cela ne reviendrait-il pas à considérer que, pour une vie éternelle et sans souffrance, l’humain doit abandonner son humanité ? L’IA questionne notre humanité.
Pour conclure : ce que l’intelligence artificielle révèle de notre humanité
Nous sommes loin d’une intelligence. Pour réaliser des tâches précises, comme détecter des fractures sur des images, les modèles d’IA simulent parfois l’intelligence humaine à travers les types de calculs réalisés. En revanche, pour avoir un échange avec une personne, les robots conversationnels générent des réponses aux stimuli, des réponses comme des phrases, des sons et même des expressions faciales, mais ce que les modèles donnent en sortie sont des illusions dans ces cas : ils simulent les humains. Ces robots pourraient réaliser des calculs pour simuler des émotions, aboutissant à une impression d’émotions sans vrai mouvement de cœur et de sang.
Selon la Bible, Dieu nous a créés à son image. Il ne s’agit pas d’une ressemblance physique, mais d’une ressemblance d’esprit et de cœur. De même, nous avons créé l’IA, et peut-être, d’une certaine manière, l’avons-nous façonnée à notre image. À travers les exemples de modèles d’IA précédemment utilisés, nous avons pu discerner ce que les modèles d’IA disent de nous. Ils sont de véritables miroirs de nos faiblesses et de nos aspirations et nous poussent à chercher notre humanité. Ce que l’IA dit de nous a déjà été dit par Dieu dans la Bible, mais ce que l’IA semble nous proposer comme solution à nos soupirs est illusion. Notre création, aussi sophistiquée qu’elle soit, ne portera pas l’image que notre créateur avait dessinée pour nous. Cela provient de nos faiblesses et imperfections, que nous ne pouvons pas effacer chez nous. Seul notre créateur, à nous humains, le peut.
[1] Un catholique face à l’IA avec Étienne de Rocquigny, https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/le-code-a-change/le-code-a-change-4-5957439
6 Articles pour la série :
IA : Ce que l’intelligence artificielle dit des humains
- L’IA, une histoire par palier ?
- Qu’est-ce que l’IA ?
- Les modèles d’IA, leurs données et leurs biais
- IA : Entre opportunités et dangers pour l’humain et la société
- L'IA, miroir de nos peurs et substitut de nos cœurs
- L’IA, un espoir pour une vie parfaite ? (Cet article)
