Avec cet article, nous revenons à une analyse plus fine de l’argumentaire théologique de Karl Barth sur la doctrine de la providence.
Nous poursuivons notre étude du §48.3 du volume III/3 de la Dogmatique de Barth.
Ces méditations chrétiennes, fruits de longues médiations demandent pour être comprises, qu’on les lisent lentement ; elles seront alors faciles, tandis qu’elles seront très ardues si on se les rend telles par une lecture hâtive, faite par curiosité.
Søren Kierkegaard, Les Œuvres de l’amour. (1847), Éditions de l’Orante, 1980, p. 3.
La Critique de la « Cause Première » et du Mécanisme Abstrait
Quand Dieu est réduit à une mécanique céleste
Sous l’influence déterminante de Thomas d’Aquin, qui a opéré au Moyen Âge une vaste synthèse entre la métaphysique d’Aristote et la doctrine chrétienne, Dieu a été redéfini prioritairement comme la « Cause Première », autrement dit, la force originelle placée au sommet d’une immense chaîne de « causes secondes » (les forces naturelles, les événements, les êtres vivants).
Dans ce cadre, la providence est devenue un concept purement formel, désignant un Être suprême doté d’un pouvoir de coercition absolu, inconditionné et irrésistible. Dieu déterminait alors mécaniquement, par un décret éternel, chaque mouvement dans l’univers, de la course des étoiles à la chute d’une feuille, et on pourrait dire aujourd’hui, jusqu’à la mutation d’une cellule.
Dieu « ingénieur » ou Dieu vivant ? Une idée reçue au cœur des débats science et foi
C’est ici que nous touchons au cœur d’une idée reçue très tenace, particulièrement dans nos débats actuels sur la science. Nous pouvons avoir souvent l’illusion que pour avoir un « dessein » ou un projet, Dieu devrait exercer un « contrôle » mécanique absolu sur chaque détail de la nature. C’est ce qui coince souvent face à la théorie de l’évolution, comme nous l’avons vu dans les précédents articles. Bien que Barth ne mentionne pas directement cette théorie dans son ouvrage, on peut faire la remarque suivante à partir de l’ajustement historique que nous venons d’évoquer : on s’imagine souvent que si la nature possède sa propre dynamique (avec sa part d’autonomie ou de processus aléatoires), alors Dieu perd le contrôle et son projet échoue. On confond alors l’idée d’un Dieu souverain avec celle d’un ingénieur informatique qui devrait taper chaque ligne de code de la biologie pour s’assurer que son « programme » fonctionne.
L’éclairage de Barth est déterminant car il souligne avec acuité que cette approche mécanique n’a pas réussi à démontrer que cette majesté écrasante était véritablement « l’œuvre de son amour éternel ». Au contraire, en faisant un bilan historique, Barth nous dit que ce système a transformé le Dieu vivant de la Bible en une force mathématique inexorable, une sorte de despote cosmique.
Conséquences pour le christianisme : l’être humain se retrouvait dépouillé de toute liberté véritable, réduit à choisir entre la résignation ou la soumission aveugle à une volonté indéchiffrable. De plus, ce modèle exacerbait le problème du mal : si Dieu est la cause directe (le « micro-manager ») de tout événement, il devient l’auteur direct des maladies et des catastrophes naturelles. Nous reviendrons sur ce sujet un peu plus loin dans notre série.
Un Dieu d’actes et de relations : l’« actualisme » barthien
Ce que Barth met en avant, souligne Hunsinger, c’est qu’on ne peut pas définir le Dieu de la Bible en termes de substances figées ou de capacités intemporelles, mais plutôt en termes d’événements, d’actes et de relations. Parmi les différents principes philosophiques et théologiques qu’Hunsinger reconnaît chez Barth, l’actualisme. Ce terme peut paraître technique, mais l’idée est simple : Dieu n’est jamais une force statique, il est toujours en train d’agir. L’actualisme pose le principe fondamental selon lequel
l’être de Dieu est toujours un être en acte. [1]
Dieu n’est donc pas un concept métaphysique figé ou un « Moteur immuable » au sommet d’une chaîne causale. Il est un Dieu vivant qui s’exprime dans des relations actives d’amour et de liberté.
C’est précisément cet aspect qui nous permet de redéfinir ce que nous appelons le « programme » ou le « dessein » de Dieu face aux sciences du vivant. Pour Barth, le projet de Dieu n’est pas d’ordre biologique, il est relationnel : c’est l’Alliance accomplie en Christ.
Cette distinction est primordiale, car elle nous oblige à dépasser notre lecture biblique d’un Dieu « interventionniste ».
Celle-ci consiste à imaginer Dieu comme un agent agissant de l’extérieur sur les mécanismes naturels : une sorte d’ingénieur invisible qui ajusterait discrètement une mutation génétique par-ci, infléchirait la trajectoire du vivant pour la faire coïncider avec ses intentions. Dans cette représentation, Dieu entre en concurrence avec les causes naturelles, il les supplante ou les contourne pour parvenir à ses fins. C’est précisément cette image que Barth refuse, non par défiance envers la puissance divine, mais parce qu’elle repose sur une conception erronée de qui est Dieu : non plus le Dieu vivant de la Bible, agissant dans la liberté de l’amour, mais un démiurge prisonnier de sa propre création, contraint de la manipuler de l’intérieur pour qu’elle lui obéisse.
Dieu crée un monde capable d’être lui-même, doté de lois propres et d’une capacité à se déployer librement, parce qu’un amour exercé sur un être entièrement contrôlé ne serait pas un amour, mais une manipulation. L’autonomie de la création est ainsi, paradoxalement, un acte d’amour actif.
La création : théâtre libre de l’Alliance divine
Mais cette autonomie n’épuise pas la question. Il faut encore comprendre pourquoi Dieu accorde ce don et dans quelle perspective. Pour Barth, la création n’est pas le véritable sujet de l’histoire divine : elle en est le théâtre. Les lois de la nature constituent le cadre stable et ouvert, à l’intérieur duquel l’Alliance (le vrai dessein de Dieu) peut se jouer de manière réelle et non fictive. En lisant Barth, on comprend que ce dessein n’est pas dissimulé dans le génome ou inscrit dans la sélection des espèces ; il est adressé, comme un appel, à des êtres réellement libres, dans un monde réellement ouvert. La création doit avoir sa propre épaisseur, son propre poids d’existence, pour que la rencontre soit vraie. C’est ainsi que les mécanismes que la science découvre dans la nature peuvent être compris, dans une perspective barthienne, comme l’expression d’une autonomie magnifique que Dieu accorde généreusement à la création pour qu’elle s’épanouisse et devienne le cadre libre de son histoire d’amour avec l’humanité.
Comme ce sujet du cadre en rapport avec l’alliance est au cœur de la doctrine de la providence chez Barth, nous y consacrerons un article complet pour en comprendre le concept avec toute la précision nécessaire.
Un Nouveau Regard sur la Providence : Partir du Christ, non de la Nature
Lire la providence à travers Jésus-Christ, et non à travers la nature
Ce cheminement mène à un point capital dans notre parcours : pour Barth, il est illusoire, et même dangereux (dans le sens où l’on risque de se méprendre sur la nature réelle du Dieu biblique) de vouloir comprendre la providence en observant simplement le monde naturel.
Barth opère un « renversement » dans la façon habituelle de connaître Dieu. Au lieu d’essayer de deviner qui est Dieu en observant la complexité de la nature (une démarche « de bas en haut »), il nous propose de partir de ce que Dieu nous a lui-même révélé (une démarche « de haut en bas »).
Pour lui, on ne peut pas comprendre comment Dieu prend soin du monde (la providence) si l’on ne comprend pas d’abord son élection ; c’est pourquoi, dans sa Dogmatique, le volume sur l’élection précède celui sur la providence.
L’élection divine : le « oui » éternel de Dieu à l’humanité
Dans le langage courant, une élection évoque un choix entre plusieurs candidats. En théologie, et particulièrement chez Barth, l’élection désigne quelque chose de bien plus profond : le « projet de cœur » de Dieu.
- La décision première et éternelle de Dieu de ne pas vouloir être Dieu sans nous.
- Avant même de créer les étoiles ou le moindre atome, Dieu a choisi d’être un Dieu pour l’humanité.
- Ce choix n’est pas un décret énigmatique ou caché : pour Barth, ce « oui » de Dieu à l’humanité est pleinement visible et accompli en la personne de Jésus-Christ. (cette formule de Barth est restée célèbre en théologie chrétienne).
Vue sous cet angle, la providence change de visage. Le Dieu qui soutient l’univers n’est pas une force cosmique abstraite ou un moteur froid, mais il est spécifiquement le « Père de Jésus-Christ ». Sa souveraineté ne s’exprime pas comme celle d’un chef autoritaire qui annulerait les lois de la physique pour montrer son pouvoir. Au contraire, c’est un amour fidèle qui accompagne la création.
Du général au particulier : Barth à rebours de la théologie naturelle
Chez Barth, la démarche théologique s’efforce toujours de partir du particulier pour aller vers le général, et non l’inverse : c’est ce qu’on appelle le particularisme. Plutôt que de définir d’abord, sur des bases philosophiques générales, ce que doivent être « Dieu », « le monde », « l’amour » ou « la toute-puissance », pour ensuite appliquer ces concepts à la révélation biblique, Barth procède à l’inverse : il part de ce que la révélation en dit concrètement pour en déduire le sens universel. Comme le rappelle Hunsinger [2], Barth compare la méthode inverse au mythe du « lit de Procuste » : ce brigand de la mythologie grecque qui coupait les jambes de ses victimes ou les étirait de force pour qu’elles entrent exactement dans les dimensions de son lit. Imposer un cadre philosophique général à la théologie obligerait soit à étirer les concepts jusqu’à la rupture, soit à amputer la foi chrétienne de ses aspects les plus mystérieux et les plus vitaux.
Barth opère donc à l’inverse de ce que propose la théologie naturelle classique : il prend fermement appui sur les particularités du témoignage biblique, et avant tout sur l’événement unique de la grâce en Jésus-Christ. C’est à partir de ce point particulier qu’il déduit le sens général de l’univers et de la providence. L’enjeu est de laisser la révélation redéfinir le sens de nos mots, plutôt que d’imposer un sens préétabli à la révélation.
C’est pourquoi selon lui, la théologie naturelle, qui cherche à définir Dieu de manière générale depuis l’ordre cosmique, fait fausse route au regard du Dieu biblique.
La puissance divine révélée dans l’humilité de la croix
Pour ceux d’entre nous qui ont grandi avec un réflexe « interventionniste », pensant que Dieu doit nécessairement briser les lois de la physique pour prouver qu’il est aux commandes, la démarche de Barth est particulièrement libératrice. Si nous partons de Jésus-Christ plutôt que de nos concepts humains de « puissance », nous réalisons que la souveraineté divine ne s’exprime pas comme celle d’un chef cosmique devant violer ses propres lois pour se faire remarquer. Cette puissance s’est révélée de manière inattendue dans l’amour insondable, le don et l’humilité de la croix.
Par conséquent, nous n’avons plus besoin de chercher anxieusement des « preuves » de Dieu dans les failles de la science ou dans les complexités inexpliquées de l’univers. Le monde physique, avec son fonctionnement naturel et ses lois régulières, n’est pas un obstacle à l’action de Dieu ; il est le cadre ordonné que Dieu a librement choisi et qu’il maintient fidèlement pour accomplir son alliance.
Parce que Dieu est libre et souverain, nous dit le théologien Christopher Green [3], il peut laisser la nature fonctionner selon ses propres lois, sans que cette liberté accordée à la création ne vienne fragiliser son règne. Et c’est précisément sa souveraineté qui le rend capable de ce don : un Dieu qui aurait besoin de contrôler chaque mécanisme pour maintenir son autorité ne serait pas souverain, il serait dépendant.
Grâce à Barth, nous pouvons alors comprendre que Dieu maintient le cosmos dans l’existence non pas comme un technicien qui surveille le bon fonctionnement d’une machine (ce fonctionnement n’est pas une fin en soi), mais comme expression de sa fidélité : la création tout entière est ordonnée vers sa finalité ultime, l’Alliance, cette histoire d’amour que Dieu engage librement avec l’humanité en Christ.
La Fin de la Division entre Providence Générale et Providence Particulière
Deux providences ou une seule ? L’apport décisif de Barth
L’un des apports conceptuels majeurs du paragraphe 48 de la Dogmatique est l’abolition de la division traditionnelle entre providence « générale » et « particulière ». C’est à l’occasion de cette étude que j’ai réalisé ce point fondamental dans l’approche de Barth.
Comme nous l’avons signalé dans le premier article, la théologie séparait historiquement l’action de Dieu en deux sphères distinctes : la providence générale (le maintien des lois physiques universelles, comme la gravitation) et la providence particulière (les interventions spécifiques ou les miracles). Cette division créait une frontière artificielle entre l’ordre naturel et l’action divine.
Barth face à Calvin : une critique fraternelle mais radicale
Barth conteste vigoureusement cette division. S’il reconnaît volontiers que les Réformateurs, et en particulier Jean Calvin, avaient fait un grand pas en avant en redéfinissant la providence comme un gouvernement dynamique et paternel (et non comme la simple prescience d’un Dieu spectateur), Barth n’hésite pas à adresser une critique fondamentale à son maître spirituel. Pour Barth, Calvin n’est pas allé au bout de sa démarche. Le réformateur de Genève a en effet maintenu cette distinction entre une providence générale s’exerçant sur l’ensemble du cosmos, et une providence spéciale réservée à l’Église et au salut. En ne rendant pas sa doctrine radicalement centrée sur le Christ, Calvin a laissé la porte entrouverte à l’idée que l’on pourrait observer et comprendre la souveraineté de Dieu dans la nature indépendamment de sa révélation en Jésus-Christ. C’est précisément dans cette brèche que s’engouffrera plus tard la théologie naturelle, retombant dans le piège de la « Cause Première » abstraite.
C’est là que réside le cœur de l’argument : en abolissant cette division, Barth dissout le problème même qui rendait l’interventionnisme nécessaire. Si l’ordre naturel et l’histoire du salut n’ont jamais constitué deux sphères séparées, mais participent d’un seul et même dessein, centré sur le Christ et relationnel, Dieu n’a jamais eu à franchir de frontière entre elles. La question de savoir comment il intervient dans le monde physique perd alors son objet. Dieu n’a pas besoin de suspendre ou de violer les causes secondes (les lois de la nature), car ces lois naturelles ont été créées et structurées dès l’origine pour être le théâtre autonome, mais pleinement coopérant, de l’événement de sa Grâce. L’univers physique n’est pas une machine aveugle que Dieu devrait corriger ; c’est un écosystème contingent soutenu à chaque instant par sa fidélité bienveillante.
L’apport de Torrance : un univers autonome mais non autosuffisant
C’est ici que Thomas F. Torrance prolonge et clarifie la pensée de Barth pour notre dialogue avec les sciences [4]. Le concept central auquel il fait appel est celui de l’ordre contingent de l’univers. C’est une expression un peu technique qui mérite qu’on s’y arrête. « Contingent » signifie ici que l’univers n’est pas la raison de sa propre existence ; il renvoie, au-delà de lui-même, vers quelque chose qui le fonde. Dans une perspective théologique, dire que l’univers est « contingent », c’est affirmer deux choses simultanément : d’une part, il possède une rationalité propre, une cohérence interne que la science peut explorer librement et rigoureusement, sans avoir à invoquer Dieu à chaque étape ; d’autre part, cette cohérence ne s’explique pas par elle-même. Les lois physiques ne portent pas en elles la raison de leur existence : elles renvoient, au-delà d’elles-mêmes, vers une rationalité créatrice qui les fonde et les soutient. L’autonomie de l’univers est réelle, mais elle n’est pas première. Comme l’écrit Torrance :
l’indépendance de l’univers est à la fois fondée et limitée par sa dépendance radicale [à l’égard de Dieu]
T. Torrance. Notre traduction. p. 36.
L’Incarnation : quand Dieu entre dans le monde physique et abolit toute frontière
C’est précisément sur ce point que Torrance apporte son argument le plus pertinent contre la division en deux providences : l’Incarnation, c’est-à-dire le fait que Dieu le Créateur s’est lui-même rendu présent dans l’espace et le temps physiques, dans la chair, la biologie, l’histoire concrète d’un homme de Nazareth. Si cela est vrai, alors la frontière entre un « ordre naturel » livré à ses propres lois et un « ordre spirituel » régi par la grâce est définitivement abolie. Ces deux réalités ne forment qu’un.
Ce que les physiciens appellent « lois de la nature » n’est pas une mécanique aveugle, indifférente à Dieu : ces lois reflètent la fidélité constante et rationnelle du Créateur, qui maintient le cadre stable de la création précisément pour que l’événement de l’Incarnation et de l’Alliance puisse s’y accomplir dans la plénitude du temps.
L’univers entier est ainsi orienté vers le but unique de l’histoire du salut. Il n’y a pas un Dieu de la nature et un Dieu de la grâce, mais un seul Seigneur dont l’action constante unifie notre réalité sans jamais en violer l’autonomie.
[1]George Hunsinger, How to Read Karl Barth. Oxford University Press. Édition Kindle, p. 30.
[2] George Hunsinger. How to Read Karl Barth, p. 32
[3] Christopher Green, Doxological Realism: A Study in Karl Barth’s Theological Epistemology, T&T Clark, 2015.
[4] Thomas F. Torrance développe cette notion d’unité entre théologie et science naturelle dans Divine and Contingent Order, Oxford University Press, 1981. Il y montre comment l’autonomie du monde est un don de la providence de Dieu.
3 Articles pour la série :
L'Action de Dieu et les Lois de la Nature : L'approche libératrice de Karl Barth
- Dieu est-il un horloger ou faut-il attendre des miracles pour voir son action ? La réponse de Karl Barth
- Karl Barth et l'évolution : Redécouvrir la doctrine chrétienne de la providence
- Dieu n’est pas un ingénieur cosmique - Repenser la providence avec Karl Barth (Cet article)
